samedi 17 février 2018

Mémoire historique sur Le Mas-d'Azil.




MÉMOIRE HISTORIQUE
sur
LE MAS-D'AZIL (ARIÉGE),

Tous les hommes sont frères, et doivent s'aimer comme tels.

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AVIS.
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Les documents relatifs à l'origine du Mas d'Azil et au siège qu'il soutint durant les guerres de religion étaient sur le point de disparaître par suite de leur rareté ou vétusté. J'ai cru devoir être utile à mon pays adoptif, en préservant de l'oubli des événements qui ont droit à son intérêt.

C'est le but du mémoire que je lui dédie dans un sentiment d’affection.

SAINT PAUL.
TOULOUSE, 1843.





LE MAS-D’AZIL.

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CHAPITRE PREMIER.

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Le Mas-d'Azil, chef-lieu de canton, situé dans la partie occidentale du département de l'Ariège, à 263 mètres audessus du niveau de l'Océan, est assis au milieu d'un vallon resserré , de toutes parts également fermé d'une montagne qui ne semble séparée en aucun endroit.
On ne voit ni l'entrée ni l'issue d'une petite rivière dont l'eau vive coule dans un canal agréable; et décrivant un arc de cercle , baigne du sud au nord les murailles de la ville. A la voir serpenter dans la plaine, on dirait que la nature la fait naître et mourir dans le même vallon où son cours n'a qu'environ une demi-lieue d'étendue. A dix minutes de la ville, en remontant vers le sud-ouest, la montagne s'ouvre par le bas des deux côtés, et laissant à l'Arise (1) un vaste passage, forme une grotte immense dont la voûte lisse et unie, soutenue par un pilier naturel , présente aux yeux du contemplateur étonné un spectacle à la fois effrayant et sublime.

(1) Cette rivière prend naissance dans les montagnes d'Esplas, et se décharge dans la Garonne presqu'en face de Carbonne après un cours de 12 heures : elle est très poissonneuse.

La vue de ce souterrain est admirable : ici, une longue galerie ; là, d'étroites et hautes corniches; ailleurs, des corridors latéraux dont les profondeurs se cachent dans une nuit impénétrable, et où le fumier des chauves-souris exhale sans cesse une odeur nauséabonde ; plus loin , un roc en saillie forme un pont suspendu : à côté, des abîmes dont l'œil mesure avec effroi la profondeur; et de toutes parts, un bruit sourd et confus, des grondements solennels et menaçants : c'est l'Arise dans ces solitudes souterraines, brisant ses eaux contre les énormes rochers qui gênent son passage.
Cette immense caverne n'est pas moins majestueuse au dehors qu'au dedans. D’un côté, c'est une ouverture large, grandiose, tapissée de guirlandes de verdure qui descendent du haut de la voûte jusqu'à la rivière, et qui agitées par le vent forment un gracieux spectacle quand le soleil vient le matin éclairer ce tableau (1 ). De l'autre côté, l'ouverture est plus basse, et le rocher d'une masse plus imposante et plus horrible s'élève en amphithéâtre et forme trois galeries, dont l'une excite la plus grande admiration. C'est un chemin spacieux d'environ 400 mètres de longueur, partout naturellement taillé dans le roc, auquel on a donné le nom de solitaire.
Quelques filets d'eau fraîche suintent de la voûte élevée qui couvre la galerie : au-dessous, la rivière bouillonne dans des gouffres qu'elle a creusés dans le roc, se brise et mugit; coule enfin dans le vallon, en arrose les prés et les jardins; puis, s'enfuyant en silence parmi les arbres nombreux qui bordent son rivage , elle s'épanche entre deux montagnes si près l'une de l'autre, qu'elles semblent se donner la main.
Quand on visite la grotte, on trouve à l'entrée qui regarde la ville , les restes d'un mur où s'élevait naguère un portail que la main du temps avait dégradé, et que la rage dévastatrice des hommes a entièrement renversé, quand le marteau de la Révolution mutila tant de précieux monuments. 

(1) Cette ouverture a environ 80 mètres de haut, sur 48 mètres 70 centimètres de large.
L'élévation de la voûte est dans quelques endroits plus considérable.

La clef de la voûte sur laquelle étaient sculptées des armoiries qui auraient rappelé aux générations futures quelques souvenirs, a été placée, je le dis à regret, an contre-cœur de la cheminée d'un pauvre vigneron (1).
Si, quittant cette merveille de la nature, vous poursuivez la route rapide et tortueuse qui conduit au haut de la côte de Baudet, vous voyez devant vous , à peu de distance, sur une montagne hérissée de rochers, les ruines du château de Roquebrune. N'y allez pas pour interroger les siècles passés : car, il a subi la loi du temps , et de toute son antiquité il ne reste que de misérables débris. Mais si vous gravissez la montagne, de là vos regards se reposeront agréablement sur les verdoyantes prairies de Plagne que rafraîchit la rivière dans son cours sinueux.
C'est presque de toutes parts un horizon resserré, borné au nord par une chaîne de rochers parallèles à la route qui s'élèvent perpendiculairement et comme un immense rempart au-dessus du hameau de Mauri ; plus loin, par le hameau de Rainaude que domine sa chapelle rustique, et d'un autre côté, par les flancs boisés des montagnes ; mais à l'ouest, la perspective n'est bornée que par la masse imposante des Pyrénées, dont les sommets lointains laissent apercevoir leurs formes irrégulières au milieu des vapeurs bleuâtres de l'horizon.


Le vallon du Mas-d'Azil est sinon aussi fertile que celui de Plagne, du moins plus varié et plus riant. En effet, les chaînes de rochers qui l'entourent, et dont les dentelures grisâtres sont interrompues par des touffes de buis et de plantes aromatiques; le fertile vignoble qui couvre la pente de ces montagnes et dont le vin délicat mérite d'être comparé pour la saveur et la finesse aux vins ordinaires de Bourgogne; les arbres fruitiers qui y croissent en grand nombre, et qui ombragent ça et là de simples cabanes, complètent le tableau le plus intéressant comme le plus pittoresque.

(1) Le vigneron et les gens âgés en général se souviennent que des vaches figuraienl dans ces armoiries dont il ne reste plus aujourdlui que le monogramme HI répété à droite et à gauche de la place qu'oçcupait l'écusson qui est entièrement dévoré par le feu. On pense communément que la construction de ce portail remontait à Jeanne d'Alhrèt.

Mais que de fois, hélas! n'a-t-on pas vu après un violent orage, l'abondance des eaux se précipiter par torrents du haut de ces montagnes, entraîner dans son cours des pierres énormes, arracher du sein de la terre des vignes et des arbres ; ou dégrader par des éboulements dont les dommages ne peuvent être réparés que par des travaux longs et pénibles, ces terres que des murs innombrables soutiennent en amphithéâtre et qui ne doivent leur fertilité qu'aux soins persévérants du laborieux cultivateur (1).
Le sommet de ces montagnes est couronné par quelques petites maisons dont le site est agréable. Dans la partie ouest , sous de chènes antiques, on trouve une énorme pierre brute qui mérite l'attention des archéologues : elle est élevée en forme d'autel, sa surface est dégradée par le temps , et ses côtés inégaux dépassent considérablement trois pierres de moyenne grandeur, placées de champ, deux parallèlement, et l'autre à angle droit, sur lesquelles elle est appuyée. Quel est le laboureur des campagnes voisines qui ne s'est assis une fois sur cette table pour prendre son modeste repas ? Que de fois ne lui a-t-elle servi pour se mettre à l'abri de l'orage, ou à l'ombre pendant la chaleur du jour ? Et peut-être qu'à des temps reculés, c'était là, sur cette pierre, que les Druides gaulois immolaient à leurs Dieux des victimes humaines.
Non loin de là, est la grotte de Peyronnar, remarquable par les nombreuses et diverses stalactites qui couronnent sa voûte; mais ici, comme dans toutes les grottes de ce genre, la main dévastatrice des égoïstes visiteurs vient s'opposer à l'accroissement de ces richesses. Cependant elle n'est point indigne de l'attention et de l'intérêt des amateurs et des curieux.
Voyez au milieu de la grotte ce bloc isolé qui s'élève du sol, contemplez sa grandeur et sa forme : ne vous semble-t-il pas que la nature l'ait placé là pour dominer sur ces cavités souterraines? A des temps de douloureuse mémoire, cette stalagmite prodigieuse servit, dit-on, de chaire à des pasteurs protestants qui expliquaient les doctrines de la Bible à un auditoire nombreux que la crainte des châtiments et l'amour de la prière attiraient dans cette silencieuse retraite.

(1) On lit dans les archives de la Mairie que le 8 mai 1781 , un orage affreux, mêlé de grêle, tel qu'on n'en avait pas vu de mémoire d'homme, jeta cette ville dans la consternalio. Le 18 mai 1841, une grande quantité de grêle et un vent épouvantable ravagèrent aussi nos propriétés.

A l'est de la ville, à une distance de 4 kilomètres et demi, sur le chemin de Gabre, au-delà des sites riants de Castagnés qu'au printemps le rossignol chérit, et où, pendant les chaleurs de l'été, règne une délicieuse fraîcheur; non loin de cette fertile aunaie et de ces jolies avenues de peupliers d'Italie qui bordent la rivière et le chemin, est une belle et vaste fabrique d'alun dont les produits supérieurs lui assurent un rang distingné parmi les fabriques de ce genre : ils ont figuré avec distinction en 1819 à l'exposition des produits de l'industrie française, et ont mérité à MM. Delpech frères et compagnie , une médaille de bronze qui depuis a été rappelée plusieurs fois.
La ville est traversée du nord au sud par la route royale n° 119, dite de Carcassonne à Saint-Girons. Aucun beau monument n'arrête l'attention du voyageur.
Le pont jeté sur l'Arise a deux arches en pierre, il est d'une construction solide.
Les maisons sont en général fort anciennes, enfumées, mal bâties, et quelques unes peu saines à cause de la grande humidité du sol. Il est vrai cependant que le Mas-d'Azil participe aussi au mouvement général, et que plusieurs particuliers remplacent chaque jour de vieilles masures par des maisons saines et commodes. On y compte 1800 habitants : tous ne suivent pas la même croyance religieuse. Les Catholiques et les Protestants sont mi-partis; mais quoique divisés sur le culte, ils sont réunis sur les devoirs.
Il y a peu d'industrie dans le pays : néanmoins on ne peut contester qu'elle n'y fasse quelque progrès. En effet, outre la fabrique d'alun dont je viens de parler ( 1), nous avons maintenant une forge à la Catalane , qui passe pour la plus belle de l'Ariége, elle est bâtie près de la grotte ; les roches effrayantes qui la dominent sem blent la menacer de l'ensevelir sous Leurs ruines. Et jamais avant nous on n'exploita avec plus de succès les plâtrières du hameau de Gausseran dont le plâtre rougeâtre est employé avec un grand avantage surtout pour l'engrais des prairies artificielles. Ajoutez à cela un moulin à huile, trois a blé et un à plâtre, deux foulons et une scierie à bois. Quelques fabriques de peignes, de buis et de corne, ainsi qu'une mécanique nouvellement établie pour carder et filer la laine, occupent peu d'ouvriers, et méritent à peine d'être mentionnées. 

En 1839 on ajouta à cet établissement une chambre de plomb pour la fabrication de l'acide sulfurique.


Le commerce des céréales y devient chaque jour plus important; et l'éducation des vers-à-soie, encore peu étendue, tend à se propager davantage. Parmi les produits de ces contrées, c'est ici le lieu de rappeler le sel fin et blanc comme la neige qui nous vient du puits salant (1) de Cammarade, commune limitrophe, ainsi que ses bons fromages, vulgairement appelés Chibichous, dont la réputation bien méritée s'etend au loin.
Qui ne connaît aussi les bonnes figues et les belles pèches que le Mas-d'Azil et les communes voisines fournissent abondamment au département de l'Ariége ? Depuis le mois d'août jusqu'au 15 octobre, il se tient dans cette ville trois marchés par semaine pour la vente de ces fruits. Dans les années abondantes j'en ai souvent vu dans la halle jusqu'à trois cents corbeilles à la fois. L'instruction est peu répandue parmi la nombreuse population ouvrière ; mais aujourd'hui grâce au bienfait de la loi sur l'instruction primaire, et aux louables dispositions de l'administration locale, elle paraît sous un meilleur avenir. Tous les habitants sont fort attachés au pays; rarement on voit quelqu'un de nos paysans quitter sa terre natale et parcourir en nomade d'autres contrées, comme fait l'habitant de nos montagnes voisines. Ici, le pauvre se contente des ressources de l'agriculture, quelque médiocres qu’elles soient pour lui : ou s'il exerce quelque industrie, c'est presque toujours au sein de sa famille. Généralement ils sont superstitieux et croient aux sorciers, à l'influence desquels ils cherchent à se soustraire par de puérils moyens, et dans les maux qui les affligent, ils recourent avec plus de confiance aux empiriques ou à de prétendus devins qu'aux hommes de l’art.

(1) Par arrêté de Monsieur le Préfet du département de l'Ariége, en date du 22 mars 1843, pris en vertu des lettres de Monsieur le Conseiller d'État, Directeur Général des Contributions Indirectes , en date du 24 septembre 1842, 9 janvier et 10 mars 1843 qui invoque la loi du 17 juin 1840, l'ordonnance réglementaire du 7 mars 1841 et la loi du 27 avril 1838, le puits salant de Cammarade a été interdit et immédiatement fermé par l’Autorité Municipale de manière qu'aucune extraction d'eau ne peut être faite. Un article de l'Arrêté de Monsieur le Préfet porte que si la source qui alimente le puits vient à sourdre, les habitants pauvres de la commune de Cammarade pourront y puiser en petites quantités (environ 10 litres à la fois) pour saler leurs aliments.



CHAPITRE DEUXIÈME.

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C'est à de pieux Cénobites de l'ordre de Saint-Bénoit, connu sous le nom de Congrégation des Exempts de France qui, affligés de la corruption du monde , cherchèrent un asile au fond des bois, que le Mas-d'Azil doit son origine. Tout entiers au travail et à la prière, ils construisirent dans cette affreuse solitude, leurs cabanes et leur modeste oratoire, et défrichèrent péniblement le terrain nécessaire à leur subsistance. Peu à peu ils devinrent puissants seigneurs d'une contrée vaste et fertile, et la virent se peupler de nombreux habitants.
D'après la tradition que j'ai recueillie dans les mémoires du Syndic des Religieux, l'établissement du monastère date de l'année 752, sous le règne de Pépin le bref.
« Le Mas-d'Azil, dit l'ancien manuscrit, dépendait alors du Diocèse de Toulouse où le Christianisme avait été généralement reçu plusieurs siècles avant la seconde race de nos Rois. Comme les Évêques avaient une entière autorité touchant la distribution des dîmes, tous les droits qui pouvaient être accordés par l’Église furent accordés à cette Abbaye qui était de fondation royale, et l'une des plus anciennes du Royaume. Elle ne trouva pas moins de protection dans la suite des temps auprès des successeurs de son illustre fondateur qu'elle en avait eu à sa naissance.
En sorte que les Abbés et les Religieux qui se sont succédés ont pendant plusieurs siècles joui paisiblement de tous les droits honorifiques, féodaux, seigneuriaux , dimes, prémices, et autres quelconques dans la vaste étendue de l'Abbaye (1). »
(1) Suivant la même tradition , j'ai remarqué qu'il était d'usage dans cette paroisse que le blé, mais, fèves , pois , et autres légumes qui se sèment dans les champs labourables étaient sujets à la dîme, à la réserve des haricots qui en étaient exempts; et qu'il n'était dû aucun droit de dîme desmêmes menus fruits lorsqu'ils étaient semés dans les vignes.

Ailleurs on lit : « Reconnaissant le peu d’appui et le peu de support qu'ils pouvaient tirer d'eux-mêmes pour la conservation de leurs droits, les Abbés et les Religieux appelèrent à leur secours le Comte de Foix, Roger, qui les ayant embrassés, prit leurs personnes et leurs biens en sa protection et sauve-garde spéciale. Aussi en considération de cette faveur, ils lui donnèrent, ainsi qu'à ses successeurs, la moitié de tous les biens et droits seigneuriaux dépendants de l'Abbaye , nommés et délégués par le contrat fait entre eux en l'année 1246. »
Au reste, dans les premiers temps, ce Monastère ne portait d'autre nom que celui de Saint-Étienne d'Azil, et ce n'est que dans une Charte de l'année 1151 qu'il fut pour la première fois énoncé sous le nom de Saint-Étienne du Mas.d’Azil. ( Mansiazilis. )

Au seizième siècle, quand la rétorme eut pénétrée en France, quelques Protestants vinrent chercher un refuge dans ces contrées dans l'espoir d'y trouver un plus sur abri contre les persécutions. Leur nombre augmenta bientôt, et dès que HENRI IV fut monté sur le trône, et qu'il eut assuré aux Protestants le libre exercice de leur culte, ils bâtirent au Mas d'Azil un vaste temple dont on voit encore les vieux fondements, et quelques-uns dans les lieux circonvoisins. Le Curé et les Religieux forcés dans ces circonstances de quitter le Monastère, se retirèrent, les uns dans la ville de Monbrun, et les autres dans celle de la Bastide de Serou, dont les églises dépendaient de l'opulente Abbaye du Mas-d'Azil.


Maîtres de la ville, les Protestants se livrèrent à des vengeances coupables; ils brûlèrent les documents de l'Abbaye et démolirent dans leur fureur ce vieux cloître où le pieux cénobite offrait le spectacle édifiant d'une vie régulière et laborieuse; cette église silencieuse où l'enfant offert par ses parents dès l'âge le plus tendre venait se consacrer à Dieu par les vœux solennels de la religion ; et ils se servirent des précieuses ruines de ce vaste monument pour se fortifier dans leur retraite.
Aujourd'hui il ne reste plus la moindre trace de ce Monastère, et on chercherait en vain la place qu'il occupait si on ne rapportait au lecteur la copie d'un procès verbal de visite d'un Religieux Bénédictin, Prieur de Saint-Martin de Castéras.
« Le 20 juillet 1640, étant arrivés au lieu où était jadis le Monastère du Mas d'Azil, nous n'y avons trouvé que quelques masures et les vieux fondements d'une grande nef et chœur d'église qui prenait son entrée du côté de la halle ; le chœur était tourné vers l'orient et les fossés de la ville : au midi étaient les cloîtres, dortoirs, réfectoire et autres offices du Monastère, le tout environné de jardins arrosés par une fontaine abondante.»
Le magnifique carrelage de briques vernissées où étaient peintes des croix de Malte, des têtes de Saints, et d'autres figures symboliques que l'on trouva eu 1791, quand on planta les beaux ormes qui ombragent le Champ de Mars, ne laissent aucun doute sur la vérité de cette assertion, ni sur la magnificence du Monastère. De nos jours on a trouvé des tuyaux en terre cuite qui avaient leur direction vers l'antique fontaine de Peyboué. On ne peut douter que ces tuyaux n'aient appartenu à la fontaine qui arrosait l'enclos du Monastère.
En 1593 le Mas-d'Azil fut menacé de la peste qui sévissait dans quelques villes du Comté de Foix et particulièrement à Pamiers d'où elle fut apportée par un individu qui y exerçait l'état de passementier. Ce dernier étant venu visiter son frère, lui communiqua la maladie dont il était infecté. Les plus vives appréhensions s'emparèrent du cœur des habitants, et pendant que le Pasteur du lieu s'efforçait de les calmer par ses pieuses exhortations, il fut lui-même atteint du mal qui répandait la terreur, et mis à deux doigts du tombeau. Relevé de sa maladie, il invite ses paroissiens à chercher dans l'humilité et la prière le préservatif le plus sûr contre la peste. Le mémoire qu'il écrivit de sa main renferme outre les documents sur la contagion, les prédications et les prières qui furent prononcées durant les quarante jours destinés à cette humiliation extraordinaire. Elle fut terminée par la célébration d'un jeûne solennel publié à son de trompe par les autorités locales. La première prière qui fut faite sur la place publique , et la prédication qui servit de début à toutes les autres, et qui fut prononcée en plein air, au lieu dit la Bernède, actuellement la promenade du fond de la ville (1) , donnent à connaître ce qu'était le Mas-d'Azil â cette époque sous le rapport religieux, et les modifications qu'y apporta plus tard la révocation de l'édit de Nantes (2).
(1) En 1823 le Conseil Municipal fit cons.truire le mur de soutènement qui longe cette promenade et la rive droite de la rivière. En 1829 on fit les remblais et on planta les ormes.
(2) Ce manuscrit remarquable par son contenu aussi bien que par son ancienneté, est entre les lIIaius Je M. Vieu , Pasteur actuel.

L'an 1620, le Curé et les Religieux, étant revenus dans leur ancienne paroisse, ne trouvèrent plus rien de leur Abbaye et de leur Monastère que le clocher qui avait été ménagé par les nouveaux habitants, parce qu'il leur servait de fort. Il était d'une pierre dure, élevé sur quatre arceaux ouverts, et d'une grandeur prodigieuse. Les Religieux le firent murer, et dans le fond de ce clocher ils célébrèrent encore quelques années l'office divin.
Durant les troubles, les habitants des Bordes (1) avaient transféré dans leur ville les marchés et les foires qui se tenaient précédemment au Mas-d'Azil ; mais l'Abbé de Volnerre, animé d'un louable intérêt pour cette commune, voulait que ceux des Bordes se désistassent des droits qu'ils avaient usurpés. Sur leur refus, l'Abbé de Volnerre les attaqua par devant le Parlement de Toulouse. Ses justes réclamations furent accueillies favorablement, et en 1621 le Roi accorda aux habitants du Masd'Azîl le droit de rétablir dans leur ville les foires et les marchés comme précédemment ; mais à la charge par eux d'améliorer les chemins de communication qui étaient fort dégradés (2).

Dans l'acte d'où j'ai extrait ces documents, on remarque que la principale industrie des habitants de cette ville était de fabriquer du salpêtre et de la poudre à canon. Le salpêtre se fabriquait indubitablement dans la grotte, puisque de nos jours on y trouve de grands tas de terre qui parait avoir servi pour cet usage. Depuis long-temps on a abandonné ici cette branche d'industrie qui n'était d'ailleurs que passagère, puisqu'elle prit fin avec les événements de la guerre qui l'avaient créée.
Mais les guerres civiles de ce siècle obligèrent de nouveau le Curé et les Religieux à faire une retraite bien prompte.

(1) La commune des Bordes est située sur la rive gauche de l'Arise, à une lieue et demie en- Tirou du Mas-d'Azil, au pied d'une belle colline.

(2) Dans ces temps , il y avait an Mas-d'Azil trois marchés la semaine : le lundi, le mercredi et le vendredi; et deux foires dans l'année: les jours de Saint-Etienne et de Saint-Féréol. Aujourd'hui on tient une foire le premier mercredi de chaque mois, et un marché par semaine.



La Cour du Parlement de Toulouse leur envoya un courrier pour les avertir du peu de sûreté qu'il y avait pour eux, et les exhorta à se retirer au plus tôt. Les hostilités recommencèrent, et c'est dans ce temps que Louis XIII envoya une armée considérable commandée par le Maréchal de Thémines pour accabler ou soumettre les Protestants de l’Albigeois.

Le Duc de Rohan, chef des Réformés, qui était dans le bas Languedoc pour s'assurer par sa présence des esprits divisés, tourna ses armes contre lui avec beaucoup de diligence. Mais déjà le Maréchal s'était avancé jusqu'aux portes de Castres. La Duchesse de Rohan qui commandait cette ville, le reçut en si bon ordre et avec tant de courage que le Maréchal éprouva beaucoup de pertes dans diverses escarmouches qui se firent. Ne pouvant rien entreprendre contre Castres, le Maréchal se retira à Saint-Parti de la Miatte, le prit d'assaut et le brûla ; il tourna ensuite du côté de Réalmont, et vers la montagne du côté de Brassac jusqu'à Vianne; il passa à Lavaur, puis à Calmont, et de là il alla assiéger le Mas-d'Azil.

De toutes parts on voyait des ennemis vaincus qui, abandonnant leurs héritages dévastés, fuyaient en désordre devant l'armée du Maréchal, quand Jean du Teil, deux de ses frères, et quatre de ses cousins, qui s'étaient réfugiés dans une chétive maison de terre à Chambonnet, près du Caria, arrêtèrent sa marche durant deux jours entiers, et en diverses attaques tuèrent cinquante soldats. Cependant n'ayant plus de munitions, et voyant approcher quelques pièces de canon, ils voulaient se sauver pendant la nuit. Celui qui alla reconnaître par où ils pouvaient passer sans danger, revenait faire son rapport, quand celui de ses frères qui était en sentinelle, le prenant pour un des ennemis, lui lâcha un coup de mousquet qui l'atteignit à la cuisse. Ce malheureux se traîna jusqu'à la maison, et enseigna aux autres par où ils pouvaient se sauver sans être aperçus: il les exhorte à s'enfuir au plus tôt, et à le laisser seul exposé à la rage des soldats et à la colère du Général.
Son frère, touché d'une résolution si héroïque , ne voulut point le quitter, et lui dit qu'il l'accompagnerait jusqu'au tombeau, puisque c'était lui qui l'y avait précipité. Jean du Teil voulut suivre leur fortune pour avoir part à leur gloire, et aima mieux mourir avec ses frères, que de jouir d'une vie qu'il n'aurait due qu'à une fuite honteuse. Les quatre cousins ne purent résister à des exemples d'un si grand courage, ils refusèrent de se sauver, et voulurent être les compagnons de leur mort, comme ils l'avaient été de leur valeur, Ils résolurent d'ouvrir la porte de leur maison dès le point du jour et de ne se défendre que l'épée à la main. Les ennemisese jetèrent sur eux: les sept intrépides guerriers les attendirent avec un courage et une fermeté qui les étonna; mais après une longue résistance, ils succombèrent au nombre et à la force, et reçurent une mort qui doit rendre à jamais leur nom célèbre à la postérité (1).

Le Maréchal se dirigea ensuite vers les Bordes, où il voulait établir des magasins pour la commodité de son armée. Le Duc de Rohan informé par Brétigni, Gouverneur du pays, que le Mas-d'Azil allait être assiégé, ne perdit pas un instant pour y envoyer du secours. Il envoya dire à Amboix, qui commandait aux Bordes, qu'il brûlât cette ville, Sabarat et Cammarade, afin que le Maréchal ne se prévalut pas du pillage de ces trois bourgs qui étaient habités par des gens riches et dont les dépouilles auraient beaucoup contribué à faire subsister l'armée catholique.
Amboix, homme de mérite et d'expérience, alla au-devant du Maréchal, et quand il eut obtenu la permission de lui parler, il lui dit que tous ceux qui étaient aux Bordes étaient de fidèles sujets du Roi, qu'ils voulaient vivre et mourir pour son service ; mais que craignant l'insolence des soldats, ils le suppliaient de passer sans entrer dans la ville.
Le Maréchal lui répondit que ce n'était pas à eux à avoir de volonté devant une puissante armée contre laquelle ils n'avaient à opposer que leurs larmes; qu'ils devaient d'abord lui obéir en lui ouvrant les portes, et qu'ensuite c'était à lui à leur faire le traitement qu'il jugerait qu'ils auraient mérité.

N'ayant point de réponse plus favorable, Amboix demanda du temps pour connaître le sentiment des habitants des Bordes. Le Maréchal qui craignit une trahison ne le laissa partir qu'en gardant pour ôtages le Pasteur et deux bourgeois qui l'avaient accompagné.
Amboix voulait exécuter les ordres du Duc ; mais les habitants aimaient mieux ouvrir les portes de la ville au Maréchal, et s'abandonner à la compassion du vainqueur , que de brûler leurs maisons comme Amboix le leur proposait. 

(1) Mémoires du Duc de Rohan.

Vainement celui-ci leur parla de menaces et de supplices que le Maréchal leur préparait; rien ne put les faire changer de résolution. Ils ne pouvaient se résoudre à mettre eux mêmes le feu à leurs maisons; et ils voulaient les abandonner au pillage et à l'insolence des gens de guerre, plutôt que d'être les tristes instruments de leur ruine.
Ne pouvant les persuader, Amboix fit dire au Maréchal que le lendemain on lui ouvrirait les portes de la ville, et que les habitants voulaient lui témoigner leur obéissance en s'abandonnant à sa compassion, mais il donna secrètement l'ordre à ses soldats de brûler la ville.
Les soldats, pour exécuter l'ordre qu'ils avaient reçu de leur Chef, profitèrent des ténèbres de la nuit; et bientôt cette malheureuse ville, la proie d'un vaste et énorme embrasement, devint une scène de désolation, d'horreur et de désespoir.
Le Maréchal qui avait cru d'abord que cet incendie était l'effet du hasard, voyant que le feu continuait et qu'il suivait toutes les maisons sans que les habitants cherchassent à en arrêter les progrès, comprit qu'il avait été trompé; et dans son ressentiment, il donna ordre de pendre les trois otages. Mais ses officiers, touchés d'une juste compassion, l'en détournèrent, en le persuadant de l'innocence de ces trois malheureuses victimes. Il les fit mettre en liberté.
Cammarade et Sabarat, bourgs peu distants des Bordes, furent également brûlés, et les habitants de ces places se jetèrent dans le Mas-d'Azil, emportant dans leur fuite tout ce qu'ils avaient pu arracher à la fureur de l’incendie.






CHAPITRE TROISIÈME.
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Cependant le Maréchal se hâta de marcher contre le Mas-d'Azil, et du haut d'une montagne, à la portée du canon, il alla reconnaître la place et la disposition des environs. Il vit la ville entourée d'eau de tous côtés : car à la partie est, il y avait un fossé large et profond pour recevoir une partie des eaux de l'Arise qui coule à l'ouest. La place était commandée de toutes parts; mais elle était faible par sa situation , et ne pouvait être défendue que par la résolution des assiégés. Aussi le Maréchal conçut la plus grande espérance de s'en rendre maître: il alla même jusqu'à dire au Comte de Carmaing, qui était auprès de lui, qu'il espérait lui donner le lendemain à souper dans la ville. Pendant ce temps, l'armée royale commandée par d'habiles généraux , s'avançait en bon ordre, autant du moins que le permettait la difficulté du terrain. La route était étroite, rapide et raboteuse, les roues pesantes de la grosse artillerie s'embarrassaient à tout moment dans les rochers: elle était composée de huit pièces de 48 et de six pièces de 36. Sept mille fantassins, six cents chevaux de troupes réglées et environ sept mille hommes de milice que le Comte de Carmaing avait amenés de son Gouvernement, gravissaient peu à peu le penchant de la montagne, et se plaçaient en haie pour faire parade de leurs forces et de leurs enseignes. Toute la montagne dont le Mas-d'Azil est environné était couverte de soldats, et le nombre en paraissait encore plus grand par l'artifice que le Maréchal mettait dans le déploiement de ses forces. Les panaches des cavaliers flottaient au vent, leurs casques, leurs cuirasses et leurs hallebardes étincellantes brillaient aux yeux des assiégés; mais ce terrible spectacle, loin de les effrayer, échauffait leur courage.
Après avoir déployé ses forces, le Maréchal désigna ses quartiers : il bloqua la ville de tous côtés. Il plaça dans les vignes la milice et six régiments (1), il en mit un à la Quère (2), un à Brusquéte (3), et un autre (4) entre la Quère et Brusquéle pour garder le passage qui est le long de la rivière. 

(1) Les régiments de Normandie, Cursol, Vantadour, Toulouse, Baillac, Aigue-honne.
(2) Le régiment de Mirepoix.
(3) Le régiment de Foix.
(4) Le régiment de Vaillac.

Ensuite il attaqua la place par l'endroit le plus faible ; il fit traîner son canon à travers les vignes, et le fit mettre en batterie au milieu du penchant du Poueich, sur un petit endroit élevé, à une portée de mousquet des remparts.
Ce côté, maintenant embelli par des jardins potagers, fertiles et agréables, était alors défendu par deux bastions dont il reste encore quelques ruines qui portent toujours le nom de Bastion. L'un mettait la ville à couvert du côté du moulin, et l'autre du côté du pont de pierre ; mais la courtine qui joignait les flancs des deux bastions n'était qu'une vieille muraille sans être terrassée. Un grand fossé sans eau entourait cette muraille qui formait une demi-lune, et qui s'étendait jusqu'à la rivière qu'on pouvait passer à gué. Aujourd'hui tout a' été complètement changé, et ce n'est que par la pensée que l'on peut a peine rétablir l'état des lieux.
Le Maréchal fit tirer tout le jour contre la courtine, dont on abattit environ 14 mètres ; mais ce dégât rendit l'endroit plus fort, car la brèche fut réparée avec une diligence incroyable avec des fascines et des tonneaux. pleins de terre. Les femmes travaillaient aussi courageusement que les hommes, et le dégât que faisait le canon était chaque jour réparé avec la même promptitude.

Pendant ce temps, Saint Blancart qui, par ordre du Duc de Rohan, avait pris à Pamiers la conduite de trois cents hommes, entra dans la ville. Quand les assiégés eurent ce renfort, leur courage se ranima. Dès lors ils tirèrent sans relâche contre les batteries, blessèrent plusieurs canoniers, et rendirent par ce moyen le feu de l'ennemi plus lent; ils firent même plusieurs sorties, où ils perdirent quelques-uns de leurs meilleurs soldats. Ils avaient des munitions de guerre et des provisions de bouche jusqu'à l'hiver, et la ferme résolution de mourir plutôt que de se rendre.
Telle était la situation de la place quand Dusson, volant au secours des assiégés, arriva au Carla avec trois cents hommes du régiment de Lèques qu'il prit à Mazères, Il n'ignorait pas que la ville était bloquée de toutes parts, que la circonvallation était faite, et qu'avant d'entrer dans la place il fallait traverser des rochers inaccessibles, forcer les lignes des ennemis, passer au travers de l'armée, combattre des postes avancés et passer une rivière à gué. Mais considérant qu'il prenait les armes pour la défense de sa religion, et qu'il s'agissait de secourir le lieu de sa naissance où sa femme était enfermée, l'image de ces maisons brûlées, son bien pillé, ses amis massacrés, le sang de ses proches versé, et enfin sa patrie saccagée, ce brave soldat ne s'intimida pas dans une entreprise aussi périlleuse, et sut, par sa valeur et sa conduite, surmonter tous les obstacles qui s'opposaient à son dessein.
Il fit savoir à Saint Blancart qu'il allait le secourir, et lui donna les signaux qui devaient le faire reconnaître.

Dès qu'il fut nuit, Dusson prit le chemin entre Daumazan et Campagne ; il monta par Montfa, passa derrière le camp des ennemis sans faire de rencontre fâcheuse, et arriva par la partie ouest au sommet de la montagne qui domine de ce côté le Mas-d'Azil. Les guides ayant reconnu tous les passages occupés, dirent à Dusson qu'il n'y avait qu'un endroit par où ils pouvaient descendre et que les ennemis ne gardaient point, parce qu'ils le croyaient assez défendu par la nature. Ils s'offrirent de l'y conduire.
Les soldats qui jusque-là avaient paru fort résolus, commencèrent à envisager la grandeur du péril où ils allaient s'engager.
Il fallait descendre à travers d'un rocher escarpé, qui par un précipice affreux les conduisait, ou plutôt les faisait rouler dans la rivière vers l'endroit d'où elle sort de la grotte. Ils savaient encore qu'après avoir échappé à tous ces dangers, il fallait forcer un passage où les ennemis s'étaient fortifiés. Ces difficultés abattaient leur ardeur ; mais Dusson s'apercevant du désordre où ils étaient et de leur relâchement, les anima par son exemple, par la gaieté qu'il fit paraître, et tâcha par ces paroles de réchauffer leur courage abattu : « Compagnons , mes frères d'armes  connaissant votre valeur et votre zèle  comme je le connais, je ne vous engagerai point dans l'action que nous allons faire par la facilité que nous trouverons à l'exécuter, je sais que j'animerai bien plus votre courage en vous représentant tous les dangers où nous allons être exposés. Vous cherchez le péril parce que vous aimez la gloire. Nous  avons une puissante armée à traverser des lignes à forcer, des rochers escarpés à franchir, et une rivière à passer à gué; mais de quoi ne sont pas capables des hommes de courage qui combattent pour la foi ? Quelle gloire ne mériterez vous pas, lorsqu'après avoir surmonté tous ces périls par votre valeur, vous vous trouverez dans la place chargés des louanges et des bénédictions des femmes, des enfants et des vieillards, aux-quels vous aurez rendu les biens, l'honneur et la vie. Les veuves et les orphelins viendront vous saluer comme leurs maris et leurs pères. Le temple que vous allez sauver d'un embrasement inévitable, ne retentira que de la gloire de votre action. Les bourgeois et les soldats viendront reconnaître qu'ils ne doivent leur bonheur et leur fortune qu’à votre bras Méprisons donc tous les dangers qui se trouvent devant notre entreprise, faisons-nous un passage à travers tant d'obstacles par l'ardeur de notre courage plutôt que par la force de nos armes. Mes compagnons, secourons aujourd'hui nos frères, ou mourons glorieusement avec eux. »

Il n'eut pas plutôt prononcé ces paroles, avec toute la chaleur dont il était animé, qu'il vit d'abord ce que peut sur les cœurs généreux le courage et l'exemple d'un homme de résolution. Ils lui témoignèrent tous à l'envi l'impatience et l'ardeur dont ils brûlaient pour entrer dans la place.
Alors Dusson fit ses signaux, et à la tête de ses soldats il descendit par le Solitaire.
Les assiégés avaient aussi fortifié ce passage : on y voit encore de nos jours les vestiges de quelques remparts; mais Dusson passa sans obstacle. Arrivés au passage de Laspré (1), il prit un guide avec lui et voulut descendre le premier. Là, le passage est plus rude , et le rocher coupé en plusieurs endroits: quelquefois il fallait glisser au lieu de descendre; ils faisaient autant de chutes que de pas, car c'est bien moins un passage qu'un précipice. Cependant ils arrivèrent au bord de là rivière, n'ayant perdu qu'un seul homme qui s'était rompu le cou en tombant (2).
Ils marchèrent ensuite au bas de la montagne , et arrivèrent à un petit pré entouré d'un large fossé que gardait un corps de garde. Dusson descendit le premier dans le fossé l'épée à la main, en chassa les ennemis et entra dans le pré. Puis toujours longeant la rive gauche de la rivière, ils la passèrent à gué au-delà d'un petit pont de bois pour entrer dans la ville par le guichet d'une porte qui existe encore de nos jours : seuls restes qui soient debout des anciennes fortifications de cette ville, que le peuple, dans son patois, appelle las Escanères. Dusson fit entrer ses soldats, et voulut être le dernier. Madame Dusson, impatiente de revoir son époux, l'attendait avec anxiété.

(1) Laspré, terme vulgaire employé pour échelle à un bras.

(2) En faisant extraire de la pierre, on a trouvé de nos jours, au fond de ce précipice, la garde antique d'un poignard. Ne serait-ce pas ia garde du poignard du malheureux soldat qui y périt?


Dès qu'il fut entré, elle le serra long-temps entre ses bras, le couvrit de baisers et de larmes.
Cependant la joie publique et les applaudissements que tout le monde donnait au dévouement de Dusson ne lui firent point oublier qu'il en devait toute la gloire à Dieu, et il alla dans le temple le remercier d'avoir donné à son entreprise un si heureux succès.
Saint Blancart, en reconnaissance du service qu'il venait de rendre à la place, lui donna le poste le plus honorable et lui confia le soin de défendre la brèche avec les braves qu'il avait amenés. Ce secours arriva bien à propos, car le canon tirait continuellement depuis quelques jours contre la courtine, et il ne se trouvait presque plus de monde pour réparer son dégât. Les uns avaient été tués, les autres blessés et plusieurs rebutés par la fatigue.
La place était dans un extrême désordre, et sans ce secours elle n'aurait pu tenir contre un assaut.
Le Maréchal fut informé du secours que les assiégés avaient reçu : aussi, considérant que la place ne pouvait être prise que de vive force, il fit redoubler le feu pour rendre la brèche plus grande et pour donner un assaut général. Il fit tirer deux mille coups de canon dans trois jours.
Le Comte de Carmaing, qui savait que la plus brave Noblesse était renfermée dans la place, et qui ne jugeait pas que la brèche fut assez grande, n'était pas du sentiment du Maréchal, et ne voulait pas qu'on tentât sitôt un dernier effort. Mais le Maréchal ne suivit pas son avis : il envoya reconnaître la place en plein jour par un officier armé, qui arriva jusqu'au bord du fossé sans qu'on tirât sur lui. Les assiégés n'étaient pas fâchés qu'on s'assurât qu'ils étaient en état de se défendre encore long-temps; mais cela produisit un effet bien contraire, car cet officier rapporta que la brèche était fort considérable, et que les assiégés étaient dans une si grande consternation que personne n'avait eu le courage de tirer sur lui.
Dès-lors le Maréchal crut que les soldats n'avaient qu'à se présenter pour vaincre, et fit donner l'assaut, le 12 octobre 1625, à 8 heures du matin.
La chaîne de montagnes qui entoure le Mas-d'Azil était de toutes parts couverte de spectateurs accourus en foule au bruit de cette journée pour être témoins d'une action si mémorable par tant de circonstances. Chacun était attentif au résultat d'un si grand événement, et le sinistre silence qui régnait de tous côtés donnait à cette scène un caractère solennel et terrible qui glaçait d'effroi.

Le régiment de Normandie s'avança lé premier, passa la rivière à gué et se posta près du grand bastion (1). La Noblesse et les Volontaires qui se trouvèrent dans l'armée au nombre de cinq cents, s'avancèrent jusqu'au pont de bois, et se préparèrent à passer par dessus la chaussée pour aller attaquer l'autre bastion (2) qui était au-dessous du moulin.
Dusson, qui commandait à la brèche , avait défendu à ses soldats de tirer; il savait qu'un soldat qui a lâché son coup de fusil croit n'avoir plus rien à faire et ne songe qu'à se mettre à l'abri du danger. Il résolut de les attacher par l'action et de repousser les ennemis l'épée à la main.
Saint Blancart, pour ménager ses soldats, aurait voulu qu'on laissât arriver les ennemis jusque dans le fossé, pour les assommer sans aucun danger lorsqu'ils voudraient monter à la brèche; mais Dusson lui représenta que c'était donner aux ennemis un avantage trop glorieux que de les laisser entrer jusque dans le fossé, qu'il fallait les attendre le plus loin qu'on pourrait, que dans cette occasion il fallait disputer un pouce de terrain jusqu'au dernier moment de leur vie, et qu'ils ne devaient leur opposer d'autre rempart que leurs propres corps.
Saint Blancart se retira derrière le bastion pour donner les ordres dans la place, et Dusson, à la tête des siens, descendit dans le fossé; il s'avança jusqu'à la pointe de la demi-lune pour garder ce poste.
La première ardeur des ennemis fut bientôt ralentie par la vigoureuse résistance que les assiégés leur opposèrent. Le capitaine Valette se présenta des premiers avec une hache à la main, et abattit à ses pieds ceux des plus hardis qui étaient prêts à monter. Plus tard, victime de son courage, il reçut lui-même une mort glorieuse. La Reule et cinq vaillants officiers de la troupe que Dusson avait conduite périrent aussi en combattant.
Dusson, avec une ardeur infatigable, pressait les ennemis d'un côté, animait les siens de l'autre, et se portait partout où le péril était plus grand. Les femmes allaient souvent animer leurs maris et leurs enfants, et les échauffaient au combat par leur exemple et par leurs paroles.

(1) On voit encore trés distinctement les restes de ce bastion , plongeant dans l'Arise , audessous de l'abreuvoir dit du Bastion.
(2) Quand les eaux de l'Arise sont basses, on peul reconnaître, au pied du mur du jardin de M. de Saintenac. la place où s'élevait ce bastion dont les fondements se montrent à fleur d'eau.

Le combat fut sanglant et opiniâtre, les attaques promptes et réitérées; mais les ennemis furent sur tous les points repoussés avec tant de résolution, que leur valeur ne servit qu'à augmenter la gloire des.assiégés. Saint Blancart et Dusson se distinguèrent par des faits d'arme mémorables; ils se signalèrent par un courage invincible, par une prudence et une sagesse qui surpassent tout éloge. Ils furent vaillamment secondés par Amboix et par Escaich, qui donnèrent comme eux des preuves d'un entier dévouement et d'une valeur digne d'admiration: ils furent tous les deux blessés dans le combat.
Du côté des assiégeants, la Noblesse fit en vérité de puissants efforts ; mais elle fut toujours repoussée avec une intrépidité héroïque. Sarraute, parent de Dusson, ayant pénétré dans le moulin y fut assommé à coups de pierre par les femmes, qui le trainèrent ensuite dans la ville par les cheveux; mais dès que Dusson l'eut reconnu, il le fit emporter chez lui, et lui fit rendre les honneurs funèbres qu'on doit à une personne de distinction , et que méritait une mort aussi glorieuse que la sienne.
Le Vicomte de Selles ayant placé une échelle pour monter au même endroit, vit au bout une femme qui tenait des pierres pour l'empêcher de passer outre : il lui lira un coup de pistolet qui lui perça le sein. La femme porta une main sur sa plaie, et de l'autre lui lança une pierre qui le fit rouler dans le fossé.
Les ennemis trouvèrent partout une résistance invincible, et repoussés avec grande perte, ils furent forcés de se retirer en désordre. Le Maréchal au désespoir d'avoir échoué dans une entreprise dont il attendait un plus heureux succès recommença trois fois le combat ; mais il trouva toujours plus d'opiniâtreté et plus de résistance. Enfin, il fut obligé de lever le siège, et avec les débris de son armée il se retira vers le Lauragais.
Qui pourrait énumérer les grandes actions qui se firent de part et d’autre ? Jamais les combattans n'ont été plus animés.
Les uns se battaient pour la gloire, les autres pour la religion, deux des plus puissants ressorts qui fassent agir le cœur de l'homme. Grand nombre de braves périrent ce jour-là, et quand de nos jours on creuse dans la ville quelque fondation, on trouve souvent près des ruines, des boulets parmi des ossements humains.



Ainsi se passa cette célèbre journée qui devait décider non-seulement du sort de la ville du Mas-d'Azil, mais aussi de celui de tous les Protestants. Cet heureux succès releva si fort leur parti qu'ils rentrèrent dans une grande considération, et décida la Cour à faire la paix à des conditions très avantageuses pour eux; mais cette paix ne dura pas long-temps. Le Roi, qui ne se croyait pas en sûreté, tant qu'il voyait dans son Royaume un parti qui lui semblait devoir être le noyau de tous les mécontents, et un feu caché dont ses ennemis étaient toujours en état de se servir pour embraser tout le Royaume, se prépara au siège de la Rochelle qui était pour les Protestants une porte ouverte aux secours qu'ils recevaient de l'Angleterre.
Il prit cette importante place, et abattit si fort le parti protestant que celui-ci fut forcé à demander la paix, et à accepter les conditions que le Roi voulut lui accorder en 1629.





CHAPITRE QUATRIEME.

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Après l'édit de pacification de 1629, le Curé et les Religieux ayant été rétablis dans la ville du Mas-d'Azil, encore fière d'avoir vu devant ses murs lever le siège à l'armée du Roi, ne trouvèrent plus rien de leur Monastère. Le beau clocher que les religionnaires avaient une fois ménagé, avait été rasé jusque dans ses fondements pour effacer dans son enceinte tout vestige de catholicité. Pendant cinquante ans, le Curé et les Religieux, logés séparément dans de chétives maisons, sans monastère, sans cloître , et sans église, furent réduits à faire le service divin dans l'hôpital, au-dessus d'une vaste salle destinée à recevoir les pauvres et les malades de cette ville. Quelques ais entrelacés formaient un modeste autel, et les ornements sacerdotaux étaient renfermés dans une vieille caisse. La fumée, l'odeur infecte de ces lieux, et les cris plaintifs des malades, quelquefois même, comme cet édifice menaçait ruine, la neige, la pluie et toute autre intempérie du temps, troublaient les cérémonies religieuses. 
Les Novices furent contraints de se retirer à Toulouse, à Daumazan et à Campagne, où leur éducation fut confiée à des précepteurs laïques. Cependant le Curé et les Religieux montraient beaucoup de ferveur et de résignation à la volonté divine : il vivaient avec les Protestants dans une intelligence parfaite, et quand ils eurent attiré à leurs offices une quarantaine de Catholiques qui se rendaient des métairies voisines, l'ordre monastique qui continuait à jouir des revenus de l'Abbaye , fit bâtir, vers l'an 1680, sur les fondements de son ancienne église, une chapelle qu'on agrandit dans la suite : c'est la même qui existe de nos jours ; elle est agréablement disposée, et d'une construction simple , dont toutes les parties ont entre elles une agréable proportion (1).

(1) En 1747 on fit le choeur de l’église . Le clocher fut construit depuis 1754 jusqu'à 1759: il a 28 mètres 75 centimètres de hauteur. En 1759 on fit les arceaux et le plafond de l'église: on démolit un mur qui servait de séparation entre l'enclos du Chapitre abbatial et la place publique.
En 1791 la Commune vendit à M. d'Amboix une partie du cimetière qui était au nord de l'église; le terrain restant servit pour dégorger la rue de l'hôpital qui aboutit au Champ de Mars, pour donner du dégagement à la place aux grains et procurer à l'église plus de salubrité.
Ces documents, et la plupart de ceux qui m'ont servi de guide pour ce Mémoire, ont été puisés aux Archives de cette ville.


Mais ce n'est plus cette  belle église riche de sculptures et ornée de huit grandes chapelles; ce n'est plus cette nef hardie et profonde et ce beau clocher dont la flèche aérienne s'éleva majestueusement pendant plusieurs siècles au-dessus des brouillards épais qui couvrent souvent le vallon.
D'un autre côté , trois Ministres Protestants évangélisaient dans un vaste temple une population de trois mille âmes qui s'était réfugiée dans cette ville de Sabarat, des Bordes, de Cammarade, et de la ville de Pamiers qui avait été prise. On eut dit, tant étaient fréquentées les assemblées religieuses, que la persécution avait ranimé la foi, échauffé le zèle et purifié la piété de tout le monde. Les instructions du prédicateur étaient toujours simples et familières; mais elles étaient d'autant plus solennelles qu'elles étaient adaptées aux circonstances et proportionnées aux besoins des auditeurs.
Les choses étaient dans cet état lorsque les Protestants furent menacés d'avoir leur temple démoli, sous prétexte que le chant des psaumes interrompait le service divin. M. le Commissaire, exécuteur des volontés du Roi, fit assigner, le 22 avril 1682, le Pasteur et les Anciens du Consistoire pour avoir à se conformer à l'arrêt du Conseil d'Etat du 21 février, qui fixait à cent pas la distance des temples aux églises paroissiales. D'après la vérification qui fut faite, le temple de cette ville se trouva dans le cas de démolition ; car il n'était qu'à une distance de vingt-neuf pas de l'hôpital, et de quatre-vingt treize pas et demi de l'église abbatiale. Sans tenir compte des allégations et oppositions du Pasteur et des Anciens du Consistoire, et malgré que le chant des psaumes qu'on ne pouvait entendre depuis l'église, n'eut jamais pu troubler le service divin, M. le Commissaire en ordonna la démolition, et indiqua à l'extrémité du vallon, sur le chemin de Gabre, un endroit appelé Clarette, où il serait permis aux Protestants de rebâtir leur temple dans le délai de six mois. Cependant le Pasteur et les Anciens du Consistoire en appelèrent au Roi ; mais pendant que leur requête était en instance, l'interdiction entière du culte protestant fut ordonnée par arrêt de la Cour, en date du 26 juin 1685. Dès-lors, ici comme dans toute la France, les Protestants furent exclus des assemblées de la ville et de toutes charges publiques : leur temple fut renversé, leurs biens confisqués, et leurs ministres proscrits. Les pauvres et les malades furent forcés de sortir de l'hôpital, et dans la nécessité pressante, cet édifice servit d'écurie et de magasin de foin pour les chevaux des troupes du Roi qui furent envoyés dans cette ville.


Dans ces temps critiques, quelques Protestants quittèrent le pays et portèrent leur fortune et leur industrie chez les étrangérs, d'autres changèrent de religion ; mais le zèle du plus grand nombre ne fut point ébranlé et ne resta. pas assoupi. Quoique couverts d'opprobres, recherchés et poursuivis en tout lieu, ils se rendaient avec constance dans les antres des montagnes et dans les sombres réduits des forêts pour écouler et méditer en commun la parole de l'Evangile qui leur était annoncée par un Pasteur ou par un vénérable vieillard.
Cependant le nombre des Catholiques augmenta dans cette ville de jour en jour.
Beaucoup d'étrangers attirés par la protection que le Roi leur accordait en excluant pour toujours les Protestants du Consulat et du Conseil politique venaient y habiter. On se vit bientôt obligé de penser aux moyens d'avoir une seconde église suffisamment grande pour les contenir tous, et où le Desservant put faire ses fonctions curiales avec liberté et sans interrompre le service divin que les Religieux étaient obligés de faire tous les jours dans la chapelle qu'ils avaient nouvellement bâtie. Je n'entrerai dans aucun détail sur les violentes discussions qui s'élevèrent à ce sujet entre le Curé et les Religieux : seulement je dirai que la bonne intelligence dans laquelle ils avaient toujours vécu, fut alors troublée par un vil intérêt.
A cette époque, il y avait dans cette ville quarante conseillers politiques, dont trente-huit laïques et deux ecclésiastiques; il y avait aussi trois consuls : ceuxci jouissaient d'une plus grande autorité, ils administraient la justice criminelle jusqu'à la peine capitale, et la justice civile jusqu'à 3 fr.; ils administraient les affaires de la police pour l'usage d'un petit communal; ils avaient le droit d'établir des foires et des marchés, et autres prérogatives ; ils portaient la livrée du Roi, rouge et noire. Pour prêter le serment de fidélité, un d'entre eux, pourvu de la procuration des autres Consuls et de la Communauté, se rendait à Foix; et là, en présence d'un Commissaire extraordinaire, Conseiller du Roi, Membre de la Chambre des Comtes de Navarre, chargé de recevoir la foi, les hommages, et les serments ae fidélité dus à sa Majesté, nu-tête, les deux genoux à terre, sans épée, dague, ceinture et éperons, sans manteau et sans gants, les deux mains jointes, posées sur les quatre Evangiles, il représentait la foi, rendait l'hommage, et prêtait le serment de fidélité qu'ils devaient et qu'ils étaient tenus de faire au Roi.

En 1694, pendant que la France était en guerre avec toute l'Europe, une cruelle famine désolait ces contrées. Les hommes furent réduits à se nourrir de la chair des chevaux, à manger des chiens, et même d'autres animaux morts de maladie. Les pauvres manquaient de toutes choses nécessaires à la vie; ils ne trouvaient pas même autant d'orties qu'ils auraient souhaité pour s'en nourrir; et pour comble de maux, la mort frappait indistinctement de sa faux sanglante sur tous les âges et sur tous les rangs (1).
Epuisée par cet enchaînement de malheurs, la ville ne pouvait subvenir à la moindre dépense pour bâtir une église comme les circonstances l'exigeaient. Le Curé demanda qu'il lui fût permis de rétablir à ses frais l'ancien hôpital et d'y transférer le culte divin. On ne s'y opposa pas, à condition toutefois que, si à l'avenir on faisait bâtir une autre église, ou qu'il y fut pourvu de quelque autre manière, il serait obligé de rendre l'hôpital à la Communauté. Cette église devint dès lors l'église paroissiale : les curés qui l'ont desservie, ont joui pendant une longue suite d'années, de tous leurs droits, honorifiques, temporels et spirituels.
Je laisse dans l'oubli les lettres de cachet, je passe sous silence le nom de ceux qui les ont sollicitées, et ne veux point rappeler aux familles les membres qui furent enlevés à la tendresse de leurs ancêtres. Je me hâte d'arriver à des temps plus heureux.

Sous le règne de Louis XVI, la fureur de la persécution contre les Protestants se calma. Au commencement, les assemblées religieuses ne se tenaient pas sans danger; mais ils ne tardèrent pas à jouir de la liberté du culte public. N'ayant pas de temple, ils se réunissaient dans une maison particulière, consacrée au service religieux. Que dirai-je de la joie qu'éprouvèrent les cœurs qui formaient chaque jour des vœux pour le triomphe de leur foi ? Que dirai-je de l'empressement et du zèle que chacun apporta pour le rétablissement du culte ? Tous redoublèrent de ferveur : les assemblées étaient toujours nombreuses, car la persécution avait excité dans l'âme de chacun le désir de s’instruire.

(1) Cette note se trouve dans l'ancien cadastre de la Commune de Cammarade, où un Prêtre l'écrivit de sa maiu pour perpétuer le souvenir de cette désolante famine.


L'Ordre monastique, jadis si florissant dans cette ville, mais alors tombé en décadence, fut supprimé eu 1774 , et une partie des biens réunie au séminaire de Rieux. Cependant cette suppression ne devait commencer qu'au décès de chacun des Prieurs et Religieux du Monastère; car il leur fut permis de jouir, leur vie durant, de tous les biens, droits et revenus de l'Abbaye ; mais, dès ce moment, l'église conventuelle appartint à la paroisse avec les meubles, effets, et vases sacrés. Le service y fut transféré, et l'ancienne église paroissiale appartint à l'hôpital qui fut rétabli par les soins de M. de Laslic, Evêque de ce Diocèse. Les Dames de Nevers qui en eurent la direction rendirent à la ville du Mas-d'Azil d'importants services, soit par l'instruction gratuite dont toutes les classes de la société profitaient, soit par les soins qu'elles portaient aux malades et aux nombreux nécessiteux de cette paroisse. Mais à la Révolution ces dispositions changèrent : ces pieuses Dames , contraintes de quitter cette ville, y laissèrent un honorable souvenir et de profonds regrets.
Bientôt inventée par la politique moderne, l'Eglise constitutionnelle, couverte d'un masque d'hypocrisie, fit retentir les beaux noms de bienfaisance, d'humanité, de philanthropie, de lumières, de raison, et couvrit ces égarements du beau nom de Philosophie. Produite sous ces apparences séduisantes, elle eut ses adorateurs dans tout le Royaume, elle fut louée, défendue et protégée; mais ensuite abandonnée au mépris, plongée dans l'avilissement elle fut persécutée à son tour.
Alors toute religion fut proscrite et exposée à la dérision publique. On déclara ne reconnaitre d'autre Divinité que la Raison. Les édifices consacrés à l'exercice des cultes chrétiens furent fermés, ou consacrés à des usages profanes. La Convention se rendit en grand cortège au Temple de la Raison pour offrir ses adorations et chanter l'hymne consacrée à la nouvelle Divinité. Les images vénérées furent renversées, déchirées et foulées avec dédain, et les ridicules cérémonies des Théophilanthropes remplacèrent les solennités du Christianisme, jusqu'à ce qu'enfin, forcée par les circonstances et des raisons de politique, la Convention se détermina à décréter la liberté de l'exercice public de tous les cultes, et rendit ainsi au peuple le droit le plus sacré qui lui avait été ravi; car, quelle insulte plus grave que de refuser à l'homme le libre exercice d'un droit fondé sur la nature ?

Depuis ces temps de troubles et de variations , les Catholiques et les Protestants du Mas-d'Azil vivent en frères, et contribuent également au bien de la société.
Puisse cette union vivre d'âge en âge jusqu'à la postérité la plus reculée ! Que toujours on se souvienne que la vraie piété est charitable, pleine de douceur et de bienveillance, et non animée, ni brûlante de ce zèle amer et contentieux qui donna lieu jadis à tant de scènes de désolation, de deuil et de larmes, et à l'effusion d'un sang cher au trône et à la patrie !

Les Protestants qui n'avaient pas de temple achetèrent l'ancien hôpital, qui fut vendu durant la Révolution. Ils y ont célébré le culte religieux pendant quelques années ; mais cet édifice tombant en ruines , ils l'ont démoli, et y ont bâti, en 1821, un vaste temple, au frontispice duquel est gravée en lettres d'or, sur une table de marbre noir, cette inscription : A LA GLOIRE DE DIEU.

Tels sont les mémorables souvenirs qui se rattachent à la petite cité du Mas-d'Azil.
Combien d'autres, non moins précieux, n'ont pas été effacés par la main du temps, ou perdus par la négligence des hommes ?

Ainsi passent les Révolutions avec leurs bruyants événements. Aujourd'hui, la France rendue au repos, recueille en paix les fruits d'un Gouvernement constitutionnel.

FIN.