samedi 26 mai 2018

Toponymie et Récits Ariégeois.


LE COL DE LA CROIX DES MORTS


Dans la forêt de Bélesta (Ariège) à 898 m d'altitude, au bord de la route qui traverse la forêt, et au-dessus du hameau du Gélat, a été autrefois érigée une croix en fer qui évoque un drame sanglant, et qu’on appelle la Croix des Morts, tandis que le col tout proche est appelé Col de la Croix des Morts. Voici quelle serait l'origine de cette appellation, d'après la tradition orale.

A une époque restée imprécise, trois Catalans étaient venus vendre des mules à la foire de Laroque-d’0lmes, et ils rentraient chez eux, lestés du produit de leur vente. Ils traversaient la forêt de Bélesta. Trois bandits de Bélesta, au courant de leur déplacement, étaient venus s'embusquer près du col dans l'intention d'assassinat et de voler les Catalans. Ces trois bandits avaient noms: Cabalou, Moulinheret et Tragino. Tout se passa comme prévu et les trois Catalans furent surpris et occis. Leur forfait accompli, les assassins recouvrirent les cadavres de terre et de pierres, puis se mirent à déjeuner en toute tranquillité, se croyant seuls.

Mais non loin de là, un gamin d'une dizaine d'années, qui gardait des vaches dans une jachère, avait assisté à la scène, et les animaux s'étaient mis à meugler lugubrement. Alors les bandits voulurent inviter l'enfant à déjeuner en lui disant qu'ils ne lui feraient aucun mal, mais fort probablement dans le dessein de supprimer ce témoin gênant. Mais l’enfant, effrayé, se sauva et disparut dans la forêt toute proche.

Les trois victimes avaient caché une partie de leur argent dans leurs bottes, et l’autre partie était dissimulée dans une couture, au revers de leur veston. Les assassins découvrirent la cachette des bottes. mais pas celle des vestons.

Quelques jours après, les veuves des Catalans vinrent reconnaître les corps de leurs maris ; mais comme elles connaissaient la particularité des deux cachettes, elles purent récupérer l'argent dissimulé dans la couture des vêtements.

Ce récit aurait été rapporté à Bélesta par un descendant de l’enfant qui gardait les animaux à proximité du lieu du crime, et qui se nommait Prat. C'est depuis cette époque que ce lieu est appelé Col de la Croix des Morts. Les trois bandits ne furent sans doute pas découverts, car la tradition reste muette sur les suites de cette tragédie.

Adelin Moulis

Conté par Marie Pibouleau, dite « La Frebièro », née en 1867  au hameau de Gélat, décédée à Fauché en 1937.

La revue Folklore.
N°52, hiver 1980


La Légende du Pâtre maudit de Montségur.


La Légende du Pâtre maudit de Montségur.

***


On l'appelait Ramoun-le-Crabiè. Avec Catarino, sa jeune compagne, ils habitaient une pauvre cabane, située au bas des pentes Sud-Ouest du pog de Montségur, au lieu-dit : «Les Frets de la Gleiso».

… Cependant, il advint qu'au calme et au silence paisible du site, avait succédé une grande agitation provoquée par l'arrivée de nombreux  «estranjès»...

Il était divertissant pour Ramoun et pour Catarino d'observer le va-et-vient incessant, de ceux et de celles qu'on appelait  «Catarros» et «Catarinas», auxquels étaient mêlés d'autres personnages d’allure moins pacifique: les «faydits».

Des liens de sympathie s'étaient établis entre ces « estranjès» et les «montséguriens-de-souche», pâtres pour la plupart, dont certains montaient régulièrement au castel pour écouter la bonne parole des «bonshommes».

Au printemps de l'année 1243, la rumeur se répandit, de l’arrivée d'une armée innombrable, venant de Carcassonne, dont l’avant-garde avait déjà atteint Mirepoix, se dirigeant vers Lavelanet, avec la mission de «roustir Montségur abans martrou»  (1).

Effectivement, quelques jours après, un premier détachement, débouchant de la crête allant de «Petsiquèlho» à «Morenci», arriva par le «Plancat» au pied du pog et se répandit dans les cabanes des «vernaculos» (2) pour s'y installer.

Terrorisés, les indigènes s'enfuirent. les uns vers ta montagne, les autres — parmi lesquels Ramoun et Catarino — vers le château, où une place leur fut octroyée dans l'une de ces cabanes très exiguës, récemment aménagées à l'extérieur de la forteresse...

Sous l'autorité de Pierre Roger de Mirepoix, la défense de la Communauté de Montségur s'organisa.



Ramoun, qui connaissait le rocher dans tous ses recoins, pour y avoir, de tout temps gardé ses chèvres, fut «intronisé» dans les fonctions de «guide-passeur».

De jour et de nuit, il faisait reconnaître aux défenseurs de Montségur les itinéraires par lesquels, on pouvait, de l'extérieur, accéder au sommet.

Lorsqu'un émissaire quittait Montségur ou y arrivait, c'est lui qui devait le guider, et le conduire à bon port à travers la ceinture des postes ennemis.

Pendant plusieurs mois, il remplit sans aucune anicroche cette mission de confiance.

Mais une nuit, au cours d'une de ses reconnaissances de routine, passant à proximité de sa cabane dels «Prats de la Gleiso», il succombe à la tentation d'y pénétrer, peut-être pour savoir si ses chèvres s'y trouvaient encore, ou, poussé par un besoin ineffable de revoir ces lieux familiers.

Mal lui en prit, car il fut capturé par les hommes du Sénéchal.

Interrogé et torturé. il dut opter entre la menace d'être projeté dans un «barrenc» (3) puis écrasé sous des blocs de pierre, et l’acceptation pour quelques écus, de mettre sa connaissance du pays au service des Assiégeants.

Le hasard, hélas! favorisait ses tortionnaires, car, depuis quelque temps, Ramoun était rongé par le démon de la jalousie : au retour d’une mission nocturne, il avait surpris Catarino en compagnie galante d’un jeune faydit...

  … Après plusieurs jours et plusieurs nuits de pressions incessantes, Ramoun finit par accepter de conduire et de guider, de nuit, par un itinéraire secret, un «commando» qui prendrait à revers la défense rapprochée de la citadelle.

Et c'est ainsi que Ramon-le-Crabiè devint, pour la postérité, le pâtre maudit, traître pour quelques écus...

Mais, croyez-moi, bonnes gens, ce n'est pas pour des écus que Ramoun trahit Montségur !

EPILOGUE :

  … et Ramoun se jeta, lui aussi, dans les flammes du bûcher...

(1) brûler Montségur avant la Toussaint.
(2) gens du pays.
(3) barrenc: aven.

H. Robert Conte.
Folklore Audois Hiver 1981 N°184



mardi 8 mai 2018

Un 1 novembre à Mercus, le jour de sainte Éponine.



S'il est vrai que la vengeance est un plat qu’il convient de manger froid, il faut convenir que sainte Éponine choisit à merveille le temps pour la sienne. 

Nous sommes, en effet, au plus rude de l’hiver dont nos doigts gardent encore l’onglée. L’Ariège elle même n’est pas épargnée. Le pôle est descendu, tout vêtu de neige et de frimas, jusqu’au castellat de Pamiers, jusqu'au quai fleuri de Tarascon. L’Ariège est figée et les affluents immobiles pendent, en stalactites vitreuses diaboliquement tordues, aux flancs diamantés de givre des rocs. Le luisant des verglas court le long de la route abandonnées qui conduit à Mercus et les broussailles toutes noires sont comme des pelotes où des milliers d'aiguilles sont plantées. L’eau manque absolument dans le village de Mercus dont notre abbé Boudois dirige les consciences, berçant ses lourdes digestions aux ronrons du confessionnal, comme la pauvre tourterelle qui se baignait au bénitier, et apprend les angoisses de la soif, son avarice prudente se refusant à consommer ses dernières bouteilles de Villaudric. Le voisin avait bien un puits, dont le liquide était même excellent. Mais c'était un libre-penseur, voire un franc-maçon aussi laïquement intolérant que le curé l’était canoniquement, ce qui se rencontre souvent, un parpaillot dont un prêtre ne pouvait décemment implorer les offices. Notre Boudois, une belle nuit, s’étant aperçu cependant que le voisin avait laissé la porte de son jardin entr'ouverte, s'y glissa, tout en se cachant de Barnadette, graissa la corde du dit puits, et, sans bruit, y puisa, en plusieurs fois, de quoi remplir un baquet qu’il cacha dans sa propre cave, l'enveloppant de paille, que l'eau ne gelât de nouveau. Puis, égoïste comme je l’ai dit, et sans mettre le moins du monde sa servante dans la confidence de sa bonne fortune au risque de la laisser mourir de la pépie, il y fut puiser secrètement tous les jours suivants une carafe au moment de chaque repas, qu'il buvait après s'être enfermé. Il y avait bien une semaine que cela durait, quand deux nuits de suite il entendit distinctement du bruit au-dessous de sa chambre. Poltron d'abord, mais ensuite et surtout curieux, il se décida, la troisième seulement, a aller voir ce qui se passait, et descendit à pas de loup dans sa cave dont. il avait trouvé la porte entr'ouverte. Un étrange clapotis d'eau lui frappa les oreilles. Une main ramenée devant la chandelle, il avança dans une demi-obscurité et faillit s'évanouir d'étonnement et de colère, en voyant Bernadette, la chemise sur le dos, les fesses nues, de grosses fesses paillardes faisant siphon en se soulevant, oui, Bernadette en train de prendre un bain de siège dans le baquet où il avait accoutumé de puiser sa boisson.

- Malheureuse s'écria-t-il, que faites-vous là !
D'une voix dolente elle lui répondit:
- C’est pour chasser les mauvaises idées, monsieur le curé.
Mais voilà huit jours que j'y travaille sans y parvenir.

Un bruit d'ailes sifflant comme une moquerie passa sur le front du curé abasourdi à l'idée du bouillon qu'il avait bu. C'était sainte Eponine qui, déguisée cette fois en phalène que la lumière avait réveillée, avait demandé à Dieu la permission de minuit pour assister à la déconfiture de son bourreau.

Nouveaux contes incongrus.
Armand Silvestre