mardi 26 septembre 2017

La légende de Notre Dame de Sabart à Tarascon sur Ariège.


NOTRE-DAME DE SABART.


NOTRE-DAME de Sabart, par ses belles cérémonies religieuses, ses cures merveilleuses, son antique sanctuaire, son histoire, attire, tous les ans, une foule nombreuse de pèlerins et de touristes, qui unissent au culte de la Vierge le souvenir du « Grand Empereur à l'a barbe fleurie », paladin du Christianisme et libérateur de la chrétienté.

L'église située à un kilomètre de Tarascon, sur la route de Vicdessos, séduit immédiatement le visiteur épris des beautés du passé. Malheureusement, elle a éprouvé dans le cours des siècles de nombreuses transformations qui lui ont fait perdre sa physionomie originelle. On peut cependant reconnaître l’intérêt archéologique de son plan basilical dont l’austère simplicité n’a pas été détruite : trois nefs séparées par de lourds piliers et terminées par une abside de même venue. L'édifice paraît remonter au douzième siècle, à cette période de foi religieuse où le monde rejetait sa vétusté « pour se vêtir fraîchement d'une parure de sanctuaires blancs ». Dès cette époque, le chœur fut orné de deux vitraux peints reproduisant la vie très édifiante de saint Jean Calybite.




Voici d'après la légende, fantastique récit transmis, d'âge en âge, dans les souvenirs populaires, l'origine de la miraculeuse chapelle, dédiée par Charlemagne à Notre-Dame de la Victoire après une bataille où les Sarrazins furent battus dans la plaine voisine.

Les Sarrazins avaient porté la ruine et la désolation dans tout le Sabarthès. Leurs hordes s'étaient répandues dans toutes les vallées échelonnées le long de l’Ariège et de ses affluents. Bourgs, villages, églises, monastères, tout avait été détruit dans cette partie des Pyrénées ariégeoises.

Déjà, le bruit retentissant des armes a cessé ou s'éloigne, l’écho des montagnes ne répercute plus au loin les clameurs sauvages de la mêlée. L’infidèle haï règne en maître dans ces Vallées, «dont la mort, la fuite ou le ferrement de l'esclave ont fait un désert ». Quelques années ont suffi pour faire disparaître de ce sol, où les Romains avaient longtemps séjourné, où leur tempérament de bâtisseurs avait élevé des temples à leurs dieux, des forteresses à leurs légions, toute civilisation et tout vestige du progrès humain.

Cette domination dura trente ans (1) Charlemagne et ses lieutenants lui porteront les derniers coups. Chaque étape de la croisade libératrice des Francs laissera une empreinte ineffaçable dont s’emparera la tradition. Ecoutons celle-ci rapportée par Adolphe Garrigou.




Charlemagne poursuit sans relâche les Sarrazins maudits et les pousse dans la gorge où coule l'Ariège. Tout à coup, sur un terrain inculte qui n'offre à l'œil qu’une végétation triste et rabougrie, au pied d'une montagne dont des bois épais assombrissent la croupe, le palefroi du roi franc s'arrête épouvante. Charlemagne stimule en vain le coursier qui reste immobile. Trois fois, il enfonce l’éperon dans les flancs du cheval. Trois fois, l'animal recule. Cependant, l'écuyer s'est jeté en avant. A peine a-t-il fait quelques pas, qu'il se voit tout à coup entouré d'ennemis, venus en rampant à la faveur de la nuit, pour épier les mouvements de l'armée chrétienne.

Le grand conquérant voit le danger qui menace son serviteur. Il entend déjà le cliquetis des armes. Son impatience redouble. Il aiguillonne de nouveau son coursier, mais celui-ci n’avance point. Une puissance secrète attache son pied à la terre. Alors, Charlemagne saute à bas de sa monture. D'un bond il a rejoint  son compagnon. Stimulés par une force surnaturelle, les Francs massacrent jusqu'au dernier les aventureux Sarrazins.

Après le combat, à la place où le palefroi s'est cabré, une vierge lumineuse et rayonnante de beauté apparaît. L’apparition s'évanouit quand les sommets commencent à s'éclairer.




Le chef a compris le signe divin. Il réunit ses troupes sur le lieu du miracle. Deux génisses blanches, jusque là indomptées et conduites par le roi lui-même, explorent cette terre mystérieuse. Le roi découvre une statue d'airain, qui est dressée solennellement sur un autel de pierre où une main invisible a gravé ces mots prestigieux « Notre-Dame de la Victoire ». Vainement, Charlemagne a décidé de doter de ce miraculeux trésor la basilique de Saint-Nazaire à Foix et l'a fait transporter dans l'antique cité groupée autour du rocher. Par deux fois, la statue revient dans le site sauvage où elle est apparue au roi chrétien. Plus de doute possible. C'est sur cette lande inculte, au pied de ces montagnes abruptes, propices au recueillement et à la prière, que la Vierge veut être honorée. C'est là que la reconnaissance et la piété lui élèveront un sanctuaire et que dans les siècles à venir, les populations de la contrée éterniseront, par un pèlerinage annuel, la victoire qui affranchit leurs pères de la plus odieuse des oppressions.

La fête du 8 septembre attire l'attention des Français, à l’heure des grandes crises, vers un de ces édifices religieux de la Vieille Ariège, où, selon l'expression de Huysmans, « le peuple vient dans la joie, dans la clarté et la lumière chercher le déploiement de l'âme ».




Ce qui se dégage d'une visite à l'antique sanctuaire pyrénéen, rappelant les origines de la France, c'est l'impression de la durée, de la continuité des vénérables traditions qui nous relient, en dépit des révolutions et par dessus les âges, aux ancêtres qui dorment sous la terre. Ce que l'on emporte de Sabart, lieu éternel de ferveur religieuse, c'est l'idée de l'autrefois marqué en toutes choses, non pas immobilisé en rigides attitudes et en magnificences mortes, mais intime, familier, mêlé aux actes les plus humbles et les plus simples, fondu dans le présent et vivant avec lui, d'une vie indomptable et tranquille, qui coule lentement à travers les siècles.


Les Légendes d'Ariège.

samedi 16 septembre 2017

Les trois oranges.



Les trois oranges


D'après la version inédite de M. Cosem



Les trois oranges relevé en Ariège nous dit qu'il convient de regarder vers l'Espagne où ce conte est très répandu. Jusqu'au dix-neuvième siècle, les paysans ariégeois partaient dès le début du printemps vers Valence, Teruel ou Saragosse pour faire le foin ou les blés. Ensuite ils « remontaient » par étape vers leurs terres pour la mi-juillet. Certains contes ont cheminé avec eux.


Il était une fois un roi qui était malade ; aucun médecin ne l'avait pu guérir. Il s'en allait en déclinant, devenant sec comme une bûche ; il avait perdu l'appétit, était plein de fantaisies et, lorsqu'il avait ce qu'il désirait, il ne pouvait pas avaler. 
Un forgeron qui faisait le savant alla trouver le roi et lui dit que, pour le guérir, il lui fallait manger trois oranges qui se trouvaient sous la patte de l'ogre. 
Je donnerai la moitié de mon royaume, se disait le roi, à celui qui irait me chercher les trois oranges.
Ce roi avait trois fils : l'aîné avait vingt ans, le cadet dix-sept ans, le plus jeune quatorze ans. 
- Moi, j'y veux aller, dit l'aîné. 
- Eh bien ! vas-y mon fils. 
Le garçon fit ses provisions pour un long voyage et partit fier et content. 
À mon retour, se disait-il, j'aurai la moitié du royaume de mon père, en attendant l'autre moitié après sa mort. 
Il s'en alla, loin, loin, loin... 



Défaillant de faim et de fatigue, il s'assit auprès d'une fontaine, sortit ses provisions et se mit à manger. 
Voilà qu'arrive un homme âgé vêtu de haillons, avec une longue barbe blanche. 
- Bonjour, jeune homme, lui dit-il en le saluant ; j'ai bien faim ; ne pourriez-vous pas me donner un morceau à manger ? 
- Non pauvre homme, les vivres que je porte sont faits pour un long voyage ; je ne sais pas si j'en aurai assez pour moi. 
Quand il eut mangé, il se leva et se remit en chemin. Il chemina encore pendant trois jours. Il se perdit dans les montagnes. 
À la fin, il revint au château de son père en lui disant qu'il était impossible de trouver l'ogre. 
Que deviendrai-je ? Que ferai-je ? se disait le roi. 
- J'y veux aller, dit le second fils. 
- Eh bien ! vas-y mon fils. 
Il partit, trouva aussi l'homme âgé, se perdit dans la montagne et revint sans les oranges. 
Que deviendrai-je ? Que ferai-je ? se disait le roi. 
- J'y veux aller, dit le plus jeune fils ; je suis sûr de réussir ; mes frères ne s'y sont pas bien pris. 
- Eh bien ! vas-y mon fils. Mais cependant je te trouve bien jeune ! 
- Ne vous chagrinez pas, je saurai me tirer d'affaires. 
Il part, s'en va loin, loin, loin... 
Lorsqu'il arrive à la fontaine, il trouve, comme ses frères, l'homme âgé qui lui demande à manger. 
- Tenez, brave homme, asseyez-vous là, mangez ; quand il y en a pour un, il y en a pour deux. 
Lorsqu'ils eurent bien mangé et bien bu :
- Où allez-vous jeune homme dans ce pays perdu ? 
- Je vais chercher les trois oranges qui sont sous la patte de l'ogre. 
- Il vous faut donc aller derrière cette montagne ; là vous trouverez une ferme entourée d'arbres ; il y a une femme qui vous enseignera le chemin. Dans ce moment-ci, elle pétrit. 
- Merci, je ferai ainsi que vous me le dites. 
Le jeune garçon s'achemine dans la montagne et arrive à la ferme. Il y trouve la femme qui avait achevé de pétrir et balayait le four avec ses mamelles : 
- Que faites-vous bonne femme ? Vous vous ferez mal, vous vous brûlerez. Tenez, voici ma cravate ; mettez-la au bout d'un bâton et avec cela balayez le four. 
- Vous avez raison jeune homme ; je vous remercie bien de votre bonté. Mais dites-moi ce que vous venez faire dans ce pays perdu ? 
- Je viens chercher les trois oranges qui sont sous la patte de l'ogre. 
- Cela est bien dangereux mais vous avez été si bon pour moi que je veux vous renseigner : vous partirez à minuit et arriverez à quatre heures du matin à la caverne de l'ogre ; il sera encore endormi. Vous le trouverez couché sur un lit de feuilles sèches. Il a une épine à la plante du pied droit, et les trois oranges sont dans une poche sous la peau de la plante du pied gauche. Voilà une fiole, vous verserez trois gouttes de ce qu'elle contient dans la bouche de l'ogre, cela le fera dormir plus profondément. Ensuite, avec une main, vous gratterez tout autour de l'épine, pendant que de l'autre vous prendrez les trois oranges. Aussitôt vous fuirez rapidement. S'il se réveille, vous poserez sur le sol, de loin en loin, un de ces petits miroirs de dix écus. 
Le jeune garçon partit à minuit et arriva à quatre heures à la caverne de l'ogre. Il entra mais il fut épouvanté ; ses cheveux se dressèrent en entendant retentir les ronflements de l'ogre. 



Il avança doucement ; l'ogre avait la bouche ouverte ; il y versa trois gouttes du contenu de la fiole. Aussitôt l'ogre ronfla plus fort. Alors de la main gauche il lui gratta le pied, et de la main droite il tira les oranges. Mais la poche était étroite, il eut beaucoup de peine à les en sortir. Quand il eut tiré la dernière, il se sauva au grand galop. 
Il n'avait pas fait cent enjambées que l'ogre se réveilla, vit que les oranges avaient disparu ; il sortit de sa caverne en criant, en jurant, vit le jeune garçon qui fuyait et se mit à le poursuivre. Le pauvre s'en aperçut, et, tout en escaladant la montagne, il posa un petit miroir de-ci, de-là. 
Cet ogre se croyait joli ; il se regardait dans chaque miroir ; le jeune garçon en profita pour fuir à grands pas, si bien qu'il arriva bientôt derrière la montagne, et l'ogre ne sut plus où il était passé. 
Il y avait huit jours que le jeune garçon manquait. Le roi se désolait, s'accusait de la mort de son fils : 
- Si je n'avais pas été si barbare, je ne l'aurais pas laissé aller chercher les trois oranges. Je serai la cause de sa mort. 
Pendant que le roi se désolait, le jeune homme arriva. 
- Père ! cria-t-il du plus loin qu'il le vit, je vous apporte les trois oranges ! 
Vous pensez si le roi fut content, et la reine aussi ; mais il n'en fut pas de même des frères qui en étaient jaloux. 
Au lieu de lui donner la moitié du royaume, le roi le donna tout entier à son jeune fils qui se maria avec la fille d'un autre roi, jolie comme une étoile.


Cric, crac 
Mon conte est fini 
Cric, crac 
Mon conte es acabat.

Cric, crac 
Mon conte est fini, 
Cric, crac 
Mon conte est achevé.

jeudi 14 septembre 2017

Cupidon et le Chevalier de Suc.


LE CHEVALIER DE SUC.



Lorsque le gentil chevalier de Suc eut vingt ans, son oncle, le gros baron de Montgaillard, lui fit cadeau d’un arc, d’un carquois et de douze flèches toutes neuves. Vous pensez si le jeune homme était content !



LARGESSE AU PEUPLE.



« Vous allez voir mon adresse ! », criait-il aux badauds. Les manants béaient déjà d’admiration parce qu’à cette époque ils croyaient que les seigneurs avaient tous les talents.


Le chevalier, en guise de cible, fit placer à vingt pas un gros sac de pommes de terre.
« Attention ! », dit-il.
Il visa très bien et la flèche s’alla planter dans le derrière de la dame Poiraude. Ce n’était pas exactement ce qu’elle aurait voulu. Mais comme elle était fort épaisse, quand on eut retiré le dard, il coula de la blessure une demi-jarre de graisse jaune.
« Ce coup-ci ne comptait pas, dit le chevalier. Regardez bien ma seconde flèche ! »
Les paysans écarquillaient les yeux. Mais le trait fila si vite qu’on ne le vit que lorsqu’il fut planté, frémissant, dans un tonneau de maître Barbe, le cabaretier. On put l’extraire et, de ce trou il*s’échappa trente-trois pintes de vin. Jugez si les gens se régalèrent : à tour de rôle ils vinrent embrasser la barrique.
« Quand je reviendrai des Indes, je vous paierai Cela ! ». Cita le chevalier à maître Barbe ébaubi.
- Nous avons déjà de la graisse et du vin ! récapitula l’idiot de la placette. Que va-t-il nous donner à présent ?
- La deuxième est nulle ! annonça le chevalier. Mais voici la troisième : la bonne !
Il visait toujours bien le sac de pommes de terre. La flèche entra par la fenêtre de l’épicerie et vint frapper un grand pot de tabac à priser. La poudre odorante vola dans l’air et comme il faisait un peu de vent, tout le monde en eut. Les gens éternuaient comme des lapins.
« Ce n’est rien ! dit le chevalier. Dieu nous bénisse tous :
- Largesse ! cria le peuple.
Cela signifiait que l’on demandait autre chose. Chacun regardait de tous côtés pour découvrir ce que le chevalier pourrait offrir au public... Malheureusement, le consul de la ville arriva et mit sa canne sous le nez du seigneur.

Aquarelle de Michel Raluy.


LES FLECHES DE CUPIDON.



Le consul était énorme et poussif. Quand il parlait, vous eussiez dit que l’on écrasait un chat. Comment des gens si gros ont-ils une voix de clarinette tordue ?
« j’interdis ce jeu ! dit-il. Les armes de Cupidon ne sont pas faites pour tirer graisse, vin et tabac de la population de Suc, mais pour blesser d’un dard vainqueur une jeune fille à marier ! »
La foule cria : « Noël ! » et les demoiselles montrèrent le nez.
« Çà ! dit le consul aux bergères. Veuillez bien ranger vos coiffes sur la murette. Le beau seigneur tirera ses neuf flèches. Il épousera celle dont il touchera, toute neuve, le bonnet. Est-ce convenu, chevalier ?
Le garçon regarda les filles avec étonnement. C’était la première fois de sa vie qu’il s’intéressait à ce tendre gibier.
J’ai oublié de vous dire que le chevalier de Suc, tout brave et bien fait qu’il fût, aurait pu porter la bannière à la procession des nigauds. Cependant, les pastourelles, rouges de plaisir riaient, criaient, se bousculaient et plaçaient leurs coiffes sur la muraille. Je crois bien que quelques-unes firent le signe de la croix, d’autres baisèrent des médailles qu’elles portaient au cou ou regardèrent vers l'église. Le curé, qui arrivait d’un pas cafard, leur jeta des yeux tellement sacerdotaux qu’elles baissèrent  leur minois. Elles croisèrent les bras sur leur sein soulevé, elles pincèrent la bouche, elles serrèrent le derrière et, bien closes de partout, elles vinrent à la queue leu leu près du pasteur. Alors le curé régala son pif d”une prise énorme :
  Un peu de modestie, leur dit-il, ne vous messièrait pas, mes demoiselles ! Vous oubliez que c’est aujourd’hui la fête sainte Cascamèche, qui mourut vierge et martyre à cent cent trois ans ! ajouta-il. Elle attendit cent trois ans. L’année d’après si elle ne fut pas décédée d’un gros asthme toussicard, elle aurait pu épouser son fiancé revenant de Syrie après quatre-vingt-dix-huit ans d’absence !... Telle était constance des femmes, alors ! dit-il au consul qui le regardait comme un monument historique.
- Voyez-vous quelque inconvénient à ce tir aux filles mon père ? demanda le magistrat.
-  Nullement. Mais postez donc le chevalier bien en face où il est, je crains qu’il enlève tous les bonnets en enfilade. Je refuserais, en ce cas, de le marier avec toutes mes brebis qui sont, sans exception, de la confrérie de Sainte-Cascamèche.
Il leva le doigt en fixant les ouailles rougissantes :
- Cent trois ans ! ajouta-il. Elle attendit cent trois ans !…
Pas une des bergères ne comptait la dépasser.

Aquarelle de Michel Raluy.


LE MATYRE DES JOUVENCELLES.


« Vous allez Voir ! » dit le chevalier.
« Laquelle vise-t-il ? » se demandaient les marauds. Et les jeunes filles devenaient toutes pâles, comme devant la sainte table... La corde vibra, le trait s’enfonça dans le sac de pommes de terre. 
-Les bergères se regardaient sans mot dire. Elles piétinaient un peu comme des agnelles. « Mon Dieu, qu'il est maladroit ! songeaient-elles. A présent, il touche les pommes de terre  de M. Parmentier, au lieu de viser les nôtres ! »
Le chevalier, point découragé, tira le cinquième dard de son carquois.
« Au bonnet bleu ! » cria-t-il.
Mais la flèche alla se ficher encore dans les pommes de terre.
- Nous aurons des pommes de terre bientôt ! dit l’idiot breveté du village. Vous verrez qu’il finira par déchirer complètement le sac !…
Cependant la pauvrette au bonnet bleu qui avait d’abord rougi, devenait si blême et si mièvre du visage qu’on dut la soutenir.
« Au bonnet blanc ! » dit le chevalier.
Et le trait vint dans le sac. Les deux petites qui avaient blanc bonnet sur le mur étaient si défaillantes que chacun eut pitié. 
« Chevalier ! cria-t-on ». Viser le sac et peut-être emporteras-tu le bonnet de la plus sage !
- Oui, opina, le consul, bravasse, essaye de tirer franchement les pommes de terre !
- Au sac ?  pépéta le chevalier. Ma foi, je veux bien. Faites attention ! cria-t-il. Vous allez voir...
Cette fois, la flèche entra dans le cabaret de maître Barbe et vint briser la bouteille du vice-consul de la ville, qui buvait chopine sans se soucier de la France, ni de Suc.
- Verre brisé, signe d’union ! dit quelqu'un. Qu’il épouse donc la fille du vice-consul ! 
Mais les demoiselles se touchèrent les coudes. Elles hochaient la tête et les cheveux : « Hé, pardi, non. ! », faisaient-elles. Elles n’osaient protester plus haut parce que le curé les mains sur le ventre, tournait ses pouces de colère à toute vitesse à trente nœuds au moins. La foule heureusement, se rebiffa.
- Non ! Non ! criait-on partout. C'est Dengerma qui a parlé. Ce n'est pas étonnant : la fille du vice-consul est la belle-soeur du demi-frère de la lanterne qui courtisait sa cousine quand elle allait aux fraises à Casteldani !
Le chevalier, imperturbable, préparait un nouveau coup.
« Arrête, ! dit le consul. J’ai une idée ! »
Le peuple fut étonné. Le, consul n'avait une idée que tous les six ou sept ans. Or, il avait eu la dernière, trois ans en ça seulement : celle de faire dire une messe pour sainte Cascamèche, qui n’en avait pas plus besoin que vous et moi. Pendant qu’il ruminait, l’idiot par privilège du roi ramassait les pommes de terre échappées du sac crevé. Ces crétins ne perdent jamais; complètement le nord en ce qui concerne le ravitaillement.

Aquarelle de Ryton Cazenave.

L’IDEE DU CONSUL.



Nous allons bander les yeux du chevalier, dit le consul.
De cette façon, il ne pourra pas viser. Car tout le mal vient de ce qu’il vise, vous l’avez certainement remarqué ?
- Oui, cria-t-on.
- Ce sont les jeunes filles qui viseront pour lui. Le chevalier prendra la position de tir, mais il ne lancera son trait que lorsque je dirai : prêtes ! Pendant que notre cher garçon restera immobile, les jouvencelles placeront leur bonnet là où il leur paraîtra que la flèche doit aller. Est-ce compris ?
Tout le monde cria. « Oui ! vive le consul ! » Et le vice-consul, dans le cabaret, crut qu’on disait : « Vive le vice-consul ! » Il leva un peu la tête, étonné : il fit signe de la main.
- Merci ! lança-t-il.
Et il commanda une autre chopine à maître Barbe. Il se fichait complètement. des affaires de la ville et du Languedoc !
Cependant, c’était du délire. Le chevalier, un foulard sur les yeux tournait de ci, de là,  au hasard puis l’arc bandé, ne bougeait plus. Et les demoiselles, regardant la direction de la flèche, couraient placer leur bonnet en riant comme des folles. Hélas ! toujours le gentil seigneur faisait un petit mouvement involontaire. Ses flèches déconcertaient les calculs. La première frappa la muraille, la seconde troua un volet, la troisième perça les culottes de l’idiot, la quatrième manqua de peu le curé. Il n’en restait plus qu’une !
Alors comme le chevalier était toujours dans la même attitude, Colette, la plus chaste et la plus belle, fût aussi la plus héroïque. Elle tira prestement le chapeau du prêtre et coiffa le saint homme de son bonnet rose.
« Noël ! » cria la foule.
La dernière flèche du chevalier venait de percer le bonnet de Colette. On se précipita, on délivra le jeune homme du bandeau et il vit, tout éberlué, sa promise, que l’on poussait devant lui.
« Colette ? fit-il ». Mais précisément je l’aimais sans savoir depuis la dernière idée du consul, quand nous allâmes tous à la messe !
Et le pasteur, heureux de l’avoir échappée belle, disait d’un ton bonhomme :
« Ah, Colette ! je vous marierai donc à l’église Saint Laurent de Suc ! Mais vous ferez pénitence pour votre geste déplacé ! Et votre premier enfant, s’il naît garçon, je le baptiserai « Juste ».


Henri SABARTHEZ
Contes et Chroniques