mercredi 21 décembre 2016

Vent d'Est au Pla de Soulcem. (+)

« D’Est ne vient ni bons vents, ni bonnes gens »

Il y a bien longtemps au Pla de Soulcem, bien avant que le barrage fut construit existait une petite église, Saint-Barthélémy de Soulcem. Elle tenait son nom de la statue de Saint-Barthélémy qu’elle hébergeait, elle  est visible aujourd’hui à la Chapelle d’Onost située dans le petit cimetière d’Auzat mais je vous raconterai cette fameuse histoire une autre foi.

 Bref cette petite église n'était point vilaine, elle s’ornait même d'un joli clocher et ce clocher renfermait une grosse cloche qui avait été fondue à Pamiers. La cloche avait eu pour parrain Monseigneur François Etienne de Caulet, Evêque de Pamiers. On pouvait voir son nom gravé dans le bronze. En l'honneur de cet illustre parrain, la cloche s'appelait « la Françoise ». C'est cette cloche et cette petite église dont l'histoire a trait au vent d'Est.



Je vous parle du 17 siècle - l’église avait été construite par les habitants du petit village de Marc pour permettre aux bergers d’assister à la messe sans quitter le Pla de Soulcem, il n'y avait pas un prêtre à demeure. Un prêtre quittait Marc le samedi soir pour se rendre à Saint-Barthélémy et être présent de bonne heure le dimanche matin pour la messe. Celle-ci terminée il  retournait à Marc pour son deuxième office de l’après midi. Il ne s'y célébrait ni mariages, ni baptêmes, ni enterrements seulement la  messe du dimanche pour les bergers.

Un des bergers, Pierre, avait la charge de sonner « la Françoise » qui convoquait les bergers à la prière, il aimait cette fonction et s’appliquait à cette tâche chaque dimanche.

Pour être sonneur, Pierre, n'en avait pas moins un cœur. Il s'était épris d'une jeune fille du village de Marc la jolie Madeleine. Il aurait bien souhaité la marier mais le père de la jeune fille, un riche fermier, ne voulait pas du berger sonneur pour gendre, celui-ci n’étant pas assez riche.

Un mois de juin, Madeleine se maria à Vicdessos et Pierre resta inconsolable. On le voyait errer sur le Pla de Soulcem, sans toujours savoir où il allait. Il avait l’esprit si mélancolique et si troublé que, souvent , il sonna le glas au lieu d’appeler à la messe et cela lui valait des remontrances du curé et des récriminations des bergers.

Il faudra changer de Sonneur! disaient les bergers au curé. Il devient fou. Le brave prêtre répondait : - Il n'est pas fou! il est malheureux et ce n’est pas parce qu’il est malheureux qu’il faut lui interdire de sonner les cloches.

Le curé continuait donc à tancer son sonneur, les bergers à lui faire des reproches et lui, à vaguer misérablement sans but et sans motif.




Le soir des noces de Madeleine, Pierre avait entendu les bruits de la noce  qui montaient depuis la vallée, il était très triste. Le lendemain des bergers ont découvert le pauvre diable mort au pied d’un arbre de la forêt. Cet arbre était un chêne fourchu. Près de Pierre, on trouva la corde de « la Françoise ». Le cadavre avait la langue hors de la bouche, la figure contractée, le teint verdâtre des pendus. Cependant, on ne pouvait pas dire qu’il s’était détruit par pendaison puisqu’on ne l’avait pas vu effectivement pendu et, à ct’heure, on ne faisait point, comme maintenant pour le premier gars venu, des autopsies et des mic-macs.

Tout un chacun était assuré que Pierre s’était accroché à la fourche du chêne, un nœud coulant au cou et qu’il s’était laissé balancer pour l’éternité. Quelque contrebandier à dû passer et l’avait dépendu, et puis, s’avisant qu’il pourrait avoir à donner des explications à la justice, il avait préféré s’esquiver sans se vanter de sa charitable et inutile action.

Voilà ce que murmuraient tous les habitants de la vallée. Tous, sauf le curé qui, désirant donner à Pierre une sépulture chrétienne, et refusait toujours d’admettre le suicide.

On enterra donc Pierre en terre bénite. Sa tombe fut creusée derrière l'église, à l'Est - notez bien ceci - dans la partie la plus exposée aux vents d’Autan, vous savez celui qui peut rendre fou.

On choisit parmi les bergers un autre sonneur. Il fallait, afin de remettre « la Françoise » en branle, renouer la corde que Pierre avait coupée dans le but que vous devinez. Pour cela, il était nécessaire de monter dans le clocher.

Le nouveau sonneur retardait cette opération de jour en jour, non pas qu'il fût paresseux mais un obscur instinct le retenait. Il se servait pour les appels à la messe d’une petite cloche fixée sur la façade de l’église, semblable à la cloche des écoles pour sonner la fin des récréations!

Il dut pourtant bien se décider à carillonner, le jour où un jeune berger avait choisi Saint-Barthélémy pour se marier.

On était en été. Le vent soufflait de l'Est - de l’Est! retenez bien mes paroles, le sonneur s'engagea dans l'escalier de la tour de l'église et tout à coup, il s'immobilisa. La tour résonnait d'un bourdonnement très doux d'abord, puis plus fort, plus fort encore. La voix de bronze de « la Françoise » remplissait le clocher de l’église et cette cloche sonnait le glas.

Vous pouvez vous imaginer que le sonneur n’attendit pas son reste et qu'il descendit les marches plus vite qu'il n'était monté.

Le cortège nuptial était déjà en route, précédé des musiciens qui jouaient  de la cornemuse et de la vielle.


Ensemble AYMERILLOT.
Les musiciens s’arrêtèrent de jouer. La mariée éclata en sanglots, refusant de toutes ses forces d'entrer dans l'église au son du glas. Le marié tâchait de la calmer mais il était bien  plus effrayé qu'elle. Le curé levait les bras au ciel, s’arrachait les cheveux.., et pendant ce temps sinistre et tragique, le glas que personne ne sonnait tombait sur le Pla de Soulcem.

On ne peut pas dire que le curé ne fût point un très brave homme, seulement ce n'était pas un homme très brave. Il sentait bien qu'il était de son devoir d'approfondir le mystère. Il partit résolument pour son clocher précédé de la croix tenue par un enfant de chœur, suivi du bedeau portant l'eau bénite avec son goupillon et du sonneur muni de la corde neuve. Avant d'arriver à l'escalier, l'enfant de chœur chargé de la croix s'enfuit à toutes jambes, le bedeau s’esquiva avec l'eau bénite et le sonneur se trouva tout à coup paralysé. Le curé, auquel sa dignité interdisait de continuer seul, sortit du clocher.

Graduellement l'ouragan se calma. Le vent tourna. La cloche cessa de tinter. Les plus courageux de la paroisse, des hommes qui avaient fait la guerre, répondant à la convocation du curé, montèrent dans l'escalier de la tour jusqu'à l'endroit où l'on pouvait apercevoir « la Françoise ». Elle était immobile au-dessus de leurs têtes, calme et innocente. Il fut décidé que la corde serait replacée et qu'on se servirait de la cloche comme jadis.

Seulement, quatre jours plus tard, un nouvel ouragan ayant soufflé de l’Est, le glas sonna à nouveau.

Si vous interrogiez n'importe quel paroissien, il vous donnait, la clé de l'énigme lorsque la cloche sonnait toute seule, sans corde pour la mettre en branle, c'est que le vent soufflait de l'Est... L’Est! cela ne vous dit-il rien?... L’est! le côté où en terre bénite, gisait Pierre le suicidé, dans sa sépulture marquée d'une simple dalle.

Vous pensez bien que le curé fut informé de la chose. En premier lieu il haussa les épaules très fort puis un peu moins fort, puis plus du tout.

Personne ne venait désormais dans l’église. Plus aucune messe n’eut lieu. Songez donc! si au milieu de la messe, le glas s'était mis de lui-même à tinter! Le pauvre curé se désolait de cette église vide.
Le sonneur craignant d'être appelé à remonter dans le clocher, avait renoncé à sa fonction, on n'avait pas pu le remplacer, Les mères des enfants de chœur refusaient de les laisser monter à l’église pour servir les offices et chaque dimanche les bergers laissaient leurs brebis sans surveillance à la merci des loups et des ours pour se rendre chaque dimanche à l’office, à l’église de Marc.



Dans ces conditions, le curé demanda à Monseigneur François Etienne de Caulet de l'envoyer à une paroisse où son ministère serait plus utile. L’évêque lui accorda ce qu’il demandait, de sorte que l'église n’avait plus de prêtre.

Des années s’écoulèrent. Un siècle succéda à l’autre; on parlait ici des victoires de Napoléon et, tout bas, on se disait que peut-être le sort de la France était en jeu et un jour on apprit la défaite de Waterloo.

Ce jour là, par ordre des autorités, toutes les cloches des paroisses sonnèrent le Tocsin. Et « la Françoise » ne prit pas part au concert.

Comme par le passé, quand la nature était en colère et que le vent d'est soufflait en tempête, la cloche se mettait en branle et sonnait son glas sempiternel. En l’entendant, les bonnes gens se signaient et les petits enfants se réfugiaient auprès de leur mère.

On était presque à l’entrée de l’hiver, mon ancêtre jouait avec d’autres enfants de son âge dans la cour de l’école à Marc. Il vit monter un jeune  prêtre sur le chemin. L’événement le frappa parce que sa mère lui fit enlever son chapeau et se tenir tète découverte comme le faisaient, par respect, son père et les chalands qui étaient là à causer.

L’ecclésiastique était un grand garçon, jeune, robuste, aux yeux clairs, à la bouche souriante, à la mine ouverte.

- Bonjour, mes amis! dit-il en saluant à la ronde, je suis votre nouveau curé et je viens à Marc. Il y a trop longtemps qu’il n’y a pas de prêtre ici et monseigneur l’évêque a jugé qu’il n’était pas raisonnable que vous alliez aux offices à Auzat ou à Vicdessos quand vous avez de si belles églises.
Tout le monde se taisait. Le jeune prêtre continua :

- J’ai visité l’église Saint-Barthélémy avant de venir, elle est un peu délabrée. Vous m’aiderez certainement à la remettre en état et même à l’embellir.

- Ben sûr, ben sûr! répliquèrent poliment, les personnes qui se trouvaient là, auxquelles se joignirent d’autres paroissiens qui ayant appris l’arrivée du curé, étaient curieuses de le voir.

- J’espère, poursuivait imperturbable l’ecclésiastique, que, pour la Noël, nous pourrons célébrer une belle messe de minuit au Pla de Soulcem. Le village ne manque sûrement pas de jeunes gens et de jeunes filles qui sachent chanter; je leur apprendrai des cantiques; nous illuminerons l’église et ce sera superbe la nuit de Noël sur le Pla de Soulcem.

- Ben sûr, ben sûr! opinaient gênés les assistants.

Ne regrettez-vous pas, dit encore le prêtre, avec un tel clocher, que la voix de sa cloche ne s’élève jamais ?

Le père de mon aïeul, qui avait plus d’assurance que les autres, vu qu’il était dans sa propre maison, prit la parole.

— Monsieur le curé, ben sûr que nous sommes contents de vous voir; ben sûr que nous serions satisfaits que les bergers puissent assister à l’office à Saint-Barthélémy et nous ne pas être obligés de descendre à Auzat, ben sûr! que nous voudrions avoir, tout comme les autres, des belles cérémonies dans notre village mais la cloche, c’est une autre affaire.

Le curé laissait parler son interlocuteur et ne cessait pas de sourire. Mon aïeul baissa le ton de sa voix :

- Pour ce qui est de sonner, elle sonne, la cloche; elle sonne toute seule, sans sonneur ou du moins sans sonneur vivant, car nous savons ben, nous, qui la fait tinter.

- Et qui donc ? interrogea le prêtre sans manifester aucun signe d’étonnement.

- Pierre un vieux berger d’autrefois qui s'est pendu et que, malgré cela, on a enterré en terre bénite. Quand souffle le vent d'Est il passe sur sa tombe v'là qu'il se lève et sonne pour les trépassés.

- Oh! oh! s'écria le curé, voilà une histoire qu'on peut ben raconter à la veillée pour faire peur aux petits enfants, mais je m'étonne que vous, des gens sérieux, vous y ajoutiez foi. On me l'avait narrée à Pamiers et l'on m'avait averti que je trouverais une cloche sans corde; c'est pourquoi j'en ai apportée une toute neuve.

Le prêtre sortit, de sous sa pèlerine, une belle corde enroulée.

- Si vous le voulez bien! prononça-t-il avec décision, nous allons, pas plus tard que tout de suite, monter dans le clocher attacher la corde et sonner un joyeux carillon qui chassera ces sottes rêveries.

- Maintenant ?

- Oui, maintenant. Pourquoi remettre à demain ce que l'on peut faire aujourd’hui ?

D'un pas ferme le petit groupe monta au Pla de Soulcem, arrivé à Saint-Barthélémy le curé ouvrit la porte de l’église.

Une rafale s'engouffra dans l’église; la tempête s'élevait, et justement elle venait franchement de l'Est.

Du haut de la tour de l'église, tomba un murmure; ce murmure s’amplifia : c'était d'abord un frôlement sonore, puis les coups s'espaçaient, et le glas tinta lugubrement.



Les hommes, les femmes s'étaient précipités autour de l’ecclésiastique.

- Vous entendez, Monsieur le curé ? Ce n'est pas un conte; le sonneur vous salue à sa façon.

On s'attendait à ce que le prêtre fermât la porte et revînt sur ses pas. Il n'en fit rien. Son sourire n'avait pas quitté son visage quand il dit .
- Mes bons amis, si cette cloche sonne, je veux savoir pourquoi; rien ne se fait sans raison; je vais monter me rendre compte; restez ici, je n’en ai pas pour longtemps.

Le curé avait retroussé sa soutane; il entra dans l’église et on le vit disparaître par la petite porte du clocher.

Sur le seuil de l’église tout le monde était bien tourmenté. Il était sympathique, ce jeune prêtre, et l’on craignait qu’il ne lui arrivât du mal, et aussi, il faut l’avouer, on redoutait les suites que cette témérité pourrait avoir pour la paroisse; qui sait si le sonneur trépassé ne se vengerait pas sur les paroissiens de la hardiesse du jeune prêtre !

Pour lors, « la Françoise » continuait à égrèner: son tintement lugubre.

— Y doit être à ct’heure rendu à la cloche, hasarda une femme.

— En descendra-t-il jamais? gémit une autre.

— Ecoutez! écoutez! ordonna le père de mon aïeul avec cette autorité que donne l’âge.

— C'est-y que t’entends quelque chose? interrogea anxieusement sa femme.

- J ’crois ben qu’oui.

- Il semblait que l’on perçût, provenant du clocher des coups de hache ou de marteau, des coups enfin! seulement le bruit était très vague à cause du vent et surtout du tintement de la cloche.

- Les femmes se joignirent les mains.

- Le curé se bat avec l’âme du trépassé.
- Eh! non, on ne se bat point à coups de hache avec une âme.
- Qu’en sais-tu, toi qui parles?

La dispute s’arrêta. C’est que « la Françoise », de son côté, s’était tue.

- Cependant, remarqua quelqu’un, le vent d'est n’a pas molli.
- C’est pourtant vrai qu’il soufile toujours!

- On dirait même qu’il souffle plus fort.

- Et néanmoins...

- Le curé, tranquille, et point faraud, comme on peut l’être quand on a eu raison contre tout un village, sortit de l’église. Sur son épaule, il portait une hache avec autant d’aisance qu’un homme des chantiers.

- Cette hache jeta un malaise parmi les paroissiens. Le père de mon aïeul résuma l’opinion de tous.

- J’vois, Monsieur le curé, que vous avez tué pour la seconde fois Pierre, le sonneur.
- P’t et-ben qu’il le fallait pour rendre enfin la paix à la paroisse, mais, tout de même, le pauvre défunt méritait aussi de la pitié. N’auriez-vous pas pu faire la même chose avec de l’eau bénite ?  On dit que c’est très bon dans des cas pareils.

- Il s’agissait de prendre garde de ne pas imiter le prêtre qui avait vaincu le fantôme; celui qui vient à bout d’un être surnaturel peut causer de grands dommages à de simples humains; c’est pourquoi le porte-parole du village s’empressa d’ajouter :

- De toutes façons, on vous sait gré d’avoir délivré la paroisse et on espère ben que si le pauvre Pierre veut encore se venger, vous nous protégerez.




- Le jeune ecclésiastique n’avait d'abord pas saisi le sens des paroles de son interlocuteur; ce n’est qu’en remarquant que tous les yeux étaient fixés sur sa hache qu’il finit par s’apercevoir que l’on supposait qu’il avait effectivement tué le fantôme avec cette arme.

- Il partit alors d’un formidable éclat de rire, d’un rire qui l’empêchait de parler, d’un rire qui le reprenait chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Les paroissiens n’y comprenaient rien. Il en était même qui pensaient que le sonneur fantôme, afin de punir son assassin, l’avait privé de raison.

- Le fou-rire du curé lui permit enfin de s'expliquer :

- Mes bons amis, je n'ai rencontré dans le clocher aucun fantôme, ni ombre de fantôme. Cette hache, qui est d'ailleurs très bonne et que j'ai trouvée dans un coin du clocher, ne m’a pas servi a exterminer des revenants.

— Et cependant « la Françoise » s'est arrêtée de sonner.

- Oui. Figurez-vous que de l'autre côte du clocher, du côté et exposé me semble-t-il vers l'Est, une des planches qui composent l'abat-son s'est détachée par un bout, l'autre formant charnière, de telle façon que lorsque le vent souffle violemment sur cette face, la planche vient frapper la cloche. L'élasticité du bronze la repousse, le vent la ramène, et ainsi de suite, aussi longtemps que la bourrasque est suffisamment forte pour remuer le morceau de bois. Avec ma hache, j'ai détaché complètement la planche et, un de ces prochains matins, nous la remettrons en place, mais en la fixant des deux côtés.

Ben sûr que personne ne s'avisa de contredire l'histoire qu'avait racontée le curé, néanmoins chacun garda son opinion.

Le petit groupe quitta le Pla de Soulcem pour regagner le village de Marc, arrivé au Pla de l’Isard à la moitié du trajet le vent se leva de nouveau, un léger vent d’Est. Et sur le Pla de Soulcem là haut, « la Françoise » se remit à sonner le glas.

Le curé avait t-il rencontré le fantôme du sonneur et que... 
Depuis ce jour plus aucune messe n'eut lieu à Saint-Barthélémy et l’église fut abandonné pour toujours.



En 1984 le barrage de Soulcem a été mis en eau, et les restes de la petite église disparurent sous les eaux. Au mois d’avril 2011, je me suis rendu au barrage qui était vidé pour sa maintenance décennale, c’était l’occasion de faire des photos du fond du barrage et d’observer les ruines de Saint-Barthélémy.
Il restait peu de chose de la petite église, les courants et la vase avait fait disparaitre le peu qui restait d’elle. Un peu déçu je repris la route vers la vallée de Vicdessos, l’auto-radio diffusait une Cantate de Jean Sébastien Bach, je ne me rappelle plus son nom? vous savez c’est celle où on entend sonner le glas…

dimanche 18 décembre 2016

Une chenille dans l’Azinat !


« Pauvre Mamet Comme elle se fait vieille... »

Marie Roques eut un pincement au cœur en voyant la démarche hésitante : « La pauvre n ‘y voit plus guère... »

Pensive, une main sur les reins, l’autre en visière au-dessus des yeux, elle regardait au loin trottiner sa mère. Cassée en deux, pliée par l’âge, l’aïeule avançait à petits pas serrés, trébuchait par moments sur le sentier familier. Comme d’habitude, elle allait au jardin, à la recherche de l’inquiet et muet apaisement de tous ceux qui comptent sur la terre pour les nourrir.

Son jardin. . .

Ne s’y promenait-elle pas dix fois, vingt fois par jour ? Pour se pencher, maternellement, sur la croissance des pommes de terre, arracher la mauvaise herbe qui dérangeait l’alignement des navets, repaître sa vue des haricots qui grimpaient lascivement sur leurs tuteurs croisés...



Pourtant, aujourd’hui, la promenade de Mamet avait un but précis. Même de loin, à son allure empressée, son visage concentré, Marie la devinait soucieuse de son devoir, attentive à bien accomplir la tâche confiée.
Sans seulement en prendre conscience, debout au milieu du champ de seigle familial, Marie profitait de la pause de quatre heures pour observer son monde, vérifier, à son habitude, que tout allait pour le mieux. André, son mari, et les ouvriers embauchés pour les moissons, allongés à l’ombre d’un frêne, éreintés, profitaient de ce temps de repos pour s’accorder une petite sieste.
Tout le matin, faucille à la main, ils avaient tranché et coupé, pliés en deux, comme noyés dans l’éblouissante mer des épis mûrs. Et jusqu’au soir, ils faucheraient le grain précieux qui faisait, depuis longtemps, la richesse de la maison Roques.

A Rieucros c’était le temps de l’août revenu. Le temps où, moisson après-moisson dans la plaine de la Cabette, les hommes fertilisaient la terre de leur sueur et de leur peine...

«Quand même, se reprochait Marie, elle aurait dû me laisser faire, j’aurais dû insister l À son âge, avec ses rhumatismes, préparer le repas pour tant de monde, c'est bien trop fatigant... »



La frêle silhouette repassait une nouvelle fois, plus affairée que jamais. Elle se dirigeait vers le fond du potager, là où les choux opulents ne risquaient pas de faire ombrage à des légumes plus gourmands de soleil. Le couteau à la main, elle hésitait, se penchait pour juger de la taille d’un premier, ouvrait une feuille, tâtait le cœur d’un second, allait à un autre, revenait au premier... 

Devant son manège méticuleux, Marie eut une bouffée de tendre indulgence : une fois de plus, en dépit de son âge et de ses douleurs, de l’intense chaleur et de l’inhumaine besogne, sa mère mettrait un point d’honneur à nourrir convenablement leurs ouvriers.
Serve de ces hommes qui servaient sa terre...

Ce soir, elle leur offrirait une plantureuse soupe où rien ne manquerait, ni les légumes du potager, ni même la viande. Mijoté depuis le matin au coin de l’âtre, dans le grand toupi de terre aux flancs noircis, son azinat serait la quintessence même du repas de fête, une subtile et personnelle alchimie où les ingrédients, si abondants soient-ils, n’entreraient que pour une faible part : on percevrait plutôt, sous le riche fumet, la puissante fraternité des travailleurs de la glèbe, les siècles écoulés à parfaire le sol, la juste récompense qu’un monde équilibré délivrait à ceux qui avaient, avec amour, jour après jour, accompli leur devoir...



Tout cela distillait des arômes secrets mais bien réels, et Marie se demanda si le souvenir qu’elle garderait de sa mère après sa mort ne serait pas, précisément, ce parfum d’azinat. ..

Sous le frêne, André s’étirait, bâillait, secouait les hommes assoupis : le ciel devenait orageux, et la moisson n’attendait pas...
Ils reprirent leurs gestes routiniers sans un mot, sans rechigner. Ils étaient payés pour ça.

Dans la journée, Marie travaillait comme les autres. Le soir seulement, une fois secouée la poussière de ses vêtements, ses mains lavées à la fontaine, et un large tablier enroulé autour de sa taille, elle retrouvait son rang de maîtresse de maison, toute à sa fierté d’honorer chez elle, le Castel, comme disaient les gens du village, ceux dont la sueur, la fatigue et les muscles noués assuraient pour un temps l’aisance de l’oustal.
Pas la fortune. Mais enfin, chez les Roques, on n’était pas à plaindre. Secrètement, elle s’amusait de voir les ouvriers, familiers le jour, devenir, le soir, si timides devant elle. Déférents. Elle aimait ce mot.



Elle s’activait sans bruit, disposait les assiettes de faïence, allait tirer au tonneau le vin léger qui serait la boisson des hommes.
En bout de table, son mari entretenait chacun des menus faits de la journée, tout en coupant d’épaisses tranches de pain. Serrés sur les bancs de bois, les ouvriers attendaient qu’on leur serve la soupe. Si les nouveaux venus n’osaient pas lever les yeux, les habitués retrouvaient du regard la cuisine aux dimensions inhabituelles, la vaste cheminée, les cuivres alignés sur les murs au plâtre impeccablement blanc.



Mamet se reposait, assise sur le cadiérou où elle mangeait, toujours un peu à l’écart C’était jadis l’humble place de la servante. Sans un mot, d’un regard, d’un sourire, Marie remercia sa mère de sa peine. La vieille femme n’avait pas lésiné : avec la surabondance de carottes, de navets, de pommes de terre, de chou, sous la pléthore de couennes, de confit et de rouzole, le bouillon avait pris une merveilleuse couleur d’ambre vif. Et ce fumet ! Si intense, si délicat ! Rien qu’à le sentir, les hommes se détendaient, allongeaient les jambes, soupiraient d’aise, béats par avance du bonheur tout proche qui leur était promis...

Avec la louche, Marie emplit soigneusement la soupière à fleurs qui lui venait de sa grand-mère, et la posa au centre de la table. Des fragments de légumes flottaient à la surface du liquide moiré, légèrement gras. Elle servit d’abord son mari, puis les ouvriers tendirent leur assiette. Elle versa dans chacune, sur la tranche de pain émiettée, le bouillon mordoré. Le pain gorgé se gonfla, doubla de volume, tandis qu’une légère vapeur odorante venait stimuler leurs sens...



« Tiens ? Qu ’est-ce que c'est ? » pensa Marie.

Un morceau sombre, de forme bizarre, venu du fond de la soupière, apparut un instant, puis s’enfonça.

« Ce n’est ni du poireau, ni un autre légume... À la couleur, ce n ‘est pas non plus de la viande... Un morceau de suie de la cheminée, peut-être ? »

Sans rien laisser paraître, tout en brassant souplement le bouillon d’un geste qui se voulait machinal, elle chercha à faire revenir à la surface cette chose inattendue pour l’identifier. Elle la retrouva enfin, la reperdit aussi vite, remua encore...

Elle parvint enfin à isoler dans la louche l’insolente forme noire, recroquevillée, qu’elle avait entrevue.

Bonté divine ! Une chenille !

Il y avait une chenille dans la soupe! Et pas une petite, non ! Autant qu’elle pouvait se rendre compte, c’était une de ces grosses bêtes caparaçonnées de bronze comme un cheval pour la bataille, et qui font onduler au soleil leur abondante toison noire.
Vraisemblablement, Elle réfléchissait. Dans une maison aussi bien tenue que le Castel, par quel miracle une chenille pouvait-elle arriver dans la soupe ?



Mais le plus simplement du monde : sa mère n’y voyait plus beaucoup, et avait dû l’oublier parmi les feuilles de chou.

« Pourvu que personne ne s ’en aperçoive !»

Ce serait un véritable scandale.
Son mari se mettrait dans une colère terrible...

Et les ouvriers ? Ils ne diraient rien, c’est sûr, mais n’en penseraient pas moins ! Demain, tout le village serait au courant.
Demain, les mauvaises langues s’en donneraient à cœur joie de railler le Castel et d’accabler sa mère sans aucune pitié.

Elle regarda la vieille femme chétive, alanguie au coin du feu, si fragile. À son âge, elle ne supporterait pas les reproches. Ni les moqueries fielleuses. Ni l’ironie dont abuseraient les jaloux, ceux qui digéraient mal l’aisance du Castel, ses crépis de plâtre blanc et son immense cheminée...

À elle, sa fille, de la préserver de toute atteinte. C’était son premier devoir. Un devoir sacré !
Sinon, quel déshonneur pour elles !
Quelle bergougno pour la maison !

Marie dévisagea discrètement les hommes. Ils avalaient bruyamment leur souper à grands coups de cuillère. Personne n’avait rien vu. Son tour était venu de se servir. Alors, adroitement, elle prit l’insecte et le versa dans son assiette, dissimulé sous un morceau de pain.


Puis, faisant appel à des trésors d’amour filial, elle s’assit le plus naturellement possible, surmonta le dégoût qui venait, prit son courage à deux mains, une large inspiration...

Et, fermant les yeux, pour sauver l’honneur menacé de sa mère, elle mangea la chenille !

vendredi 16 décembre 2016

L’herbe qui sauve du pays des trois vallées.



Selon la légende, c’est parce qu’il fut le théâtre d’un drame mettant en scène deux fils bravant vent des glaciers, soleil ardent, fatigue et animaux hostiles pour quérir aux sommets des montagnes pyrénéennes l’herbe qui sauve afin d’arracher leur père à une mort certaine, que le pays des Trois Vallées a cessé de donner vie à cette plante miraculeuse…

Autrefois au pays d’Ax, pays également appelé pays des Trois Vallées et formé des trois vallées : l’Ascou, d’Orgeix, et de Mérens, on se répétait, non sans frémir, cette histoire, comme celle d’Abel et de Caïn chez les patriarches, celle de Rémus et de Romulus chez les Romains.




A l’époque primitive où tout était encore et mystère et enchantement, une famille de montagnards vivait tranquille et heureuse dans sa maisonnette à la Croix de l’Estap à l’entrée du village d’Orlu. Le père et la mère étaient unis d’une affection sainte et les deux fils grandissaient vigoureux et forts. Devant eux ils avaient le plus beau des spectacles ; les cirques de montagnes éternellement blanches et miroitantes, ou brunes ou vertes les entouraient à perte de vue et les plaçaient dans un monde à part ; monde immense et ferme, surnaturel et splendide que les yeux, si longue que soit la vie, ne sont jamais las de contempler. La terre subvenait avec largesse à tous leurs besoins, leur champ de blé dans la vallée de l’Orgeix, en terrain presque plat, leur donnait plus que le grain nécessaire à leur pain : ce grain écrasé entre deux grosses meules et cuit ensuite dans la « fournère » sombre, derrière la maison.

Le cresson poussait au bord du ruisseau de la vallée de l’Orgeix qui dans leur verger était d’abord leur fontaine, et un peu plus bas leur salle de bain, puis leur buanderie. Les légumes, sans grand soin, montaient vivaces, nombreux, les fruits mûrissaient aux poiriers, aux pommiers, aux châtaigniers, aux noisetiers, sans qu’on s’en aperçût, et au printemps et en été toute la montagne embaumait de l’odeur des fraises, des framboises !

Les prairies naturelles où le foin n’était coupé que pour donner un regain encore plus dense nourrissaient leur bétail. Avec le lait des chèvres  ils faisaient la tome, et les poules, dont ils n’avaient même pas besoin de s’occuper, leur donnaient leurs œufs. Avec la laine que leur fournissaient leurs troupeaux, ou la peau des bêtes, ils avaient des vêtements et des chaussures, avec le lin des champs, la mère filait à la quenouille le fil dont elle tissait la toile de tout le linge de la maison. Avec le bois des forêts sans fin, ils faisaient l’hiver des feux merveilleux.

Et les saisons se succédaient toutes généreuses et agréables, leur apportant leurs inépuisables dons et leur charme particulier. Les jours, que le grand soleil dardant les fît immenses, ou que lui absent, ils fussent trop brefs, passaient remplis d’une tâche égale, empreints d’une paix parfaite. Un bonheur régulier semblait donc devoir être le lot de cette sage famille, pendant des suites d’années, comme il l’était alors, comme il l’avait été dans le passé.

Mais, un soir, le père rentra à sa maison, le pas pesant, l’air morose, malade en un mot de cette maladie étrange qui fait qu’on est tout fièvre, tout tristesse et qu’on se sent chaque jour plus lourd sur la terre et plus près de s’anéantir. Il n’y avait pas de doute, chaque heure qui passait emportait un peu des forces du père et le laissait sur son lit plus pâle et plus alangui. Quelque temps encore et la mère au désespoir, les fils en larmes auraient à fermer ses chers yeux pour l’éternité.

Cela ne pouvait être, sans que tous trois aient au moins tenté une lutte sans trêve. On donna au malade tous les soins usités en vallée d’Orlus. On mit à son bras le « sang boit », irritant emplâtre de feuilles, mais on le renouvelait sans qu’un mieux, le moindre fût-il, se produisît. On lui fit boire le vin pur, chauffé et parfumé, on lui donna du lait de chèvre et des infusions d’hysope et de racines de plantain ; mais il restait toujours blême et sans force.




La mère, les deux fils, rivaux dans leur amour pour le père vénéré, se disputaient à son chevet ; mais les yeux de la mère avaient beau fondre de larmes, ceux des deux garçons avaient beau jeter des éclairs de défi et de colère impuissante, le malade semblait comme s’effacer chaque jour davantage. Rien ne pouvait plus le sauver, rien ! et voilà qu’à l’instant où l’on s’y attendait le moins, il ouvrit tout grands ses yeux de fièvre et qu’il appela sa femme et ses fils. Pendant leur absence, était-ce un esprit des montagnes ? Etait-ce quelque vieille Encantada ? Mais une apparition indéfinissable ; il ne savait qui, lui avait dit, en réalité ou en rêve, que sur les montagnes, plus loin, plus haut, vers l’Est dans la forêt  d’Ares croissait l’herbe salvatrice qui guérissait ces âpres maux.

Aux jeunes fils vigoureux, dont l’affection pour lui était si grande, incombait la rude tâche d’aller à sa recherche. Le père en connaissait et le nom et l’aspect, c’était l’herbe « qe sauvo », si difficile à trouver, et il la décrivit si exactement aux adolescents attentifs qu’ils croyaient déjà l’avoir tenue dans leurs mains.

Pourtant, cette herbe merveilleuse était étrangement rare. Auprès d’elle, le romarin, l’herbe prime (sorte de thym), même la couronne de roi (sorte de splendide saxifrage qui ne croît qu’aux Pyrénées et tombe en pendeloques et en couronnes de roches arides) pouvaient s’oublier, et la nature sévère ne la laissait pousser qu’aux endroits les plus inaccessibles. Comme tout ce qui a une valeur très grande, elle était presque impossible à acquérir.




Rassemblant ses forces mourantes, le père apprit à ses fils les chemins de montagnes par où ils atteindraient avec le moins de peines et le moins de danger les lieux escarpés où peut-être ils pourraient la cueillir. Il leur recommanda de s’entraider, de ne se séparer que par nécessité et pour explorer plus vite deux endroits différents et non très distants. Puis, tandis que s’agenouillaient les enfants, il leva, au-dessus de leurs têtes respectueuses et baissées, ses mains défaillantes et il les bénit en leur disant adieu et leur souhaitant au revoir.

Les deux fils partirent, leur bâton de montagnard à la main, leur gourde pleine à la ceinture, sur l’épaule la courroie de leur sac rempli de provisions et leur grand manteau de laine blanche. Ils allèrent longtemps par des chemins montueux, ils franchirent des ruisseaux où l’eau transparente laissait voir les pierres de leur fond, les truites argentées qui nageaient et se cachaient entre les gros cailloux. L’un des deux frères, infatigable, rasséréné par cette grande espérance, par l’action qui le rendait utile, tandis qu’à la maison il n’avait plus qu’à pleurer, marchait sans relâche, entraînant l’autre qui par instant se trouvait las.

Ils campèrent peu, ils dormirent seulement quand la nuit était obscure et les chemins diminuaient vite sous leurs pieds. Bientôt ils ne rencontrèrent plus nulle part ni châtaigniers, ni noisetiers : les hêtraies vertes ou pourpres faisaient place aux chênaies séculaires, les chants d’oiseaux du départ se faisaient plus rares ; tantôt ils se trouvaient dans des espaces pierreux, tantôt ils arrivaient dans de verdoyantes prairies.




Quand les pierres déchiraient leurs pieds, l’un plus courageux redoublait ses pas pour arriver plus tôt aux tapis d’herbes, mais son frère, qui l’aurait cru ? se laissait aller à se plaindre et à trouver par trop terrible la tâche imposée. Dans les forêts de sapins sombres et silencieuses, perchés souvent sur des pentes dont un côté à pic s’enfonçait dans un précipice sans fond, empêtrés dans les fougères, écartant les plantes sauvages pour y chercher déjà l’herbe promise, ils étouffaient d’une chaleur insoutenable.

Mais soudain la forêt s’ouvrait et ils virent apparaitre le Vallon de Baxouillade, le vent des glaciers y soufflait, puissant et large, et un froid presque polaire faisait claquer leurs dents ; ils couraient s’abriter derrière quelque roche hors du passage du vent où une tiède température les ranimait. L’un, de plus en plus joyeux, de plus en plus ardent à la recherche à mesure qu’il approchait du but, l’autre plus maussade et plus furieux à mesure que se doublaient fatigues et dangers.

Après avoir entendu les grognements des sangliers, les grondements des ours, après avoir évité les morsures des vipères et des aspics, les deux frères n’apercevaient plus guère que quelque isard farouche ou quelque aigle planant. Ils traversaient les nuages, l’orage tonnait sous leurs pieds ou sur leur tête, ils étaient brûlés de l’ardent soleil, ils tutoyaient les abîmes sur des rebords du Roc Blanc de la largeur de leurs semelles mais ils atteignaient pourtant les sommets où naissent les sources, où limpides elles sortent goutte a goutte du roc colossal et perpendiculaire, où grondantes elles jaillissent en torrent de la terre entrouverte et s’en vont bondissantes alimenter le ruisseau du Lauranti, tantôt entre des bords de marbre, tantôt entre des rives fleuries d’herbes embaumées.




Les deux jeunes montagnards saluèrent avec des cris de joie la verdure des rochers. L’un, toujours le même, suivait, sans plus s’arrêter, le long des vertes rives, ses yeux irradiés semblaient avoir acquis une double vue, ses mains prestes et habiles écartaient, fouillaient les tiges fragiles, accrochées aux pierres branlantes, débordant de leurs fissures.

Il chercha. Longtemps, longtemps il chercha ; accroupi, penché ou suspendu lui-même aux bords des eaux et des grondants abîmes ; mais enfin, tandis que ses doigts tremblants montraient au ciel l’herbe de guérison, l’écho des montagnes, roulant joyeusement de proche en proche son cri de bonheur et de triomphe, l’apporta au fils lassé qui depuis longtemps, longtemps se reposait et qui maintenant bondissait de jalousie.

A la Croix de l’Estap sur son lit, le père, depuis le départ de ses fils, semblait n’avoir plus fait un geste ni plus parlé. Toujours inanimé, toujours blême il était resté dans un état absolument semblable à celui où il était à la minute même où ses enfants avaient franchi la porte. La mère, ombre inquiète et attentive, allait silencieuse du lit au seuil de sa maison et ses yeux ne quittaient le visage de son mari que pour regarder dans le lointain la Dent d’Orlu par où ses fils devaient revenir.




Des jours, des nuits interminables avaient passé sur la triste demeure et rien n’y avait apporté le plus petit changement. Mais, par ce jour d’ombre grise, ce jour où les nuages, en couronne de deuil autour des montagnes, n’avaient pas voulu se dissiper, tandis que le père, statue humaine, sans voix, sans mouvement, mettait le peu de vie qui lui restait à contempler sa femme abîmée de tristesse, la porte de la chambre s’ouvrit. Un des fils, un paquet d’herbes à la main, était debout sur le seuil, la mine sombre et le regard perdu.

 Où est ton frère ? cria la mère palpitante, en serrant son enfant dans ses bras.
- Où est ton frère ? dit le père, ranimé par la vue de son fils.
- Mon père, dit le jeune voyageur, non sans trouble, nous nous sommes séparés pour trouver plus vite l’herbe merveilleuse, je suis revenu aussitôt pour vous sauver plus vite, mon frère sans doute ne sera pas long à rentrer.

Le père, avant de saisir l’herbe, leva cette fois encore ses mains tremblantes et bénit son fils, celui à l’effort duquel il devait à son tour la vie. Et la vie lui revint en effet ; peu à peu une jeunesse nouvelle sembla s’épanouir en lui, ses membres retrouvaient toute leur force passée et son visage reprenait sa belle expression de fière énergie, mais il gardait pourtant l’empreinte d’un tenace souci. Une pensée douloureuse ne le quittait plus, le hantait à tout moment.



Un de ses fils, son fils si courageux, si vaillant n’avait pas reparu. Et cela mettait dans son bonheur de reconnaissance envers son autre enfant, un chagrin, un regret ineffaçable. Dans quels lieux sauvages errait-il encore ? Ou plutôt, malédiction ! Sur quels rochers s’était brisé l’enfant valeureux, quelle eau traîtresse avait enseveli son jeune corps souple, quel animal malfaisant avait détruit cette vie en fleur ?



Le sombre et taciturne fils qui lui restait, pas plus que lui ne pouvait répondre ; mais, pour retrouver son autre enfant, vivant ou mort, le père referait tous les pas qu’il avait faits. Il interrogerait les échos, il sonderait les précipices, il plongerait au fond des torrents. Et seul, le père, sa gourde à sa ceinture, son sac à l’épaule, son bâton de montagnard à la main, partit à travers les montagnes à la recherche de son fils.

Il l’appela dans les sentiers bordés de châtaigniers, de noisetiers; il l’appela dans les hêtraies, dans les chênaies séculaires, il cria son nom dans les forêts de sapins où tout semble mort. Il se pencha aux bords des précipices, il interrogea les eaux transparentes, mais seul l’écho répétait ses paroles.
Il parcourut en tous sens les cols où souffle le vent de glace, il fouilla chaque coin, chaque abri de rocher, il cria partout : Moun hilj, moun hilj, mon fils, mon fils ! Partout l’écho répondit : mon fils, mon fils ! mais nulle voix humaine ne se leva sur les monts. Le père, ardent à la poursuite, assuré, tant sa volonté était forte, qu’il finirait par découvrir son enfant, arriva, après un temps qu’il n’aurait pu calculer, au versant du sommet à pic où naissent les sources, où croissent les herbes rares.




Longtemps, longtemps il marcha le long des rives dangereuses ; une grande lassitude s’emparait de lui ; ses yeux pourtant interrogeaient encore l’eau, les herbes et les roches avec une telle intensité, que rien ne pouvait leur échapper. Et tout à coup il eut un choc : ses regards s’arrêtèrent sur une espèce de petite baguette d’ivoire qui gisait à ses pieds et qui semblait avoir vibré au frôlement de ses pas. Le père, qui n’aurait pu dire ce qu’était cette chose blanche, lisse et creuse, la ramassa pensivement et il lui sembla tenir en ses mains quelque objet étrange et mystérieux.

Emu jusqu’au fond de l’âme et sans se rendre compte de ce qu’il faisait, il porta à ses lèvres sa trouvaille inconnue, ses soupirs y passèrent et alors une faible voix en sortit :


Es vous, Papay,
Que mi toucat,
Que mi sounat ?
Moun Fray m’a tuat
AI bord de l’Auvo
Quan cercavi
L’Herbo qe sauvo !

******

C’est vous, Papa,
Qui me touchez,
Qui m’appelez ?
Mon frère m’a tué
Au bord de l’eau.
Quand je cherchais
L’herbe qui sauve !

Le malheureux père, en larmes, condamné à porter désormais la vie comme une importune charge et à maudire le fils qui lui restait, mit sur son cœur cet os, la seule chose qu’il retrouvait de son enfant perdu. Et les échos des montagnes jetaient partout la lugubre plainte du fils assassiné et les gémissements paternels. C’est ainsi que, pour les races de ces monts altiers, si caché que soit le mal, si enfoui qu’il soit au fond des abîmes, il arrive à se découvrir un jour, et que l’anathème et la malédiction atteignent les coupables, sans que rien puisse les sauver.

Mais, d’un bout à l’autre de la chaîne pyrénéenne, on chercherait vainement aujourd’hui l’herbe merveilleuse qui guérissait tous les maux. Depuis ce jour là, elle a cessé de pousser.