lundi 25 avril 2016

- Avril 1871, retour à Rabat le village de mon enfance.

Au temps jadis, des personnes existaient à Rabat, comme dans presque tous les villages de la montagne d’ailleurs, que l’on qualifiait sorcières (breichos). Et Pesse (Pesso) existe  en réalité dans notre montagne. Il est même une des rares attractions que je signale aux amateurs et aux touristes qui ne la connaîtraient pas. Pesse, aux pieds de la Dosse et à quelques pas de l’Escalot — passage sur un précipice redouté des bergers — Pesse, dis-je, est. une charmante cuvette au creux d’une colline qui s’incline, d’un côté, vers Rabat et de l’autre, vers Massat, et qui permet aux montagnards de ces parages de venir, en abrégeant, à Rabat et à, Tarascon. Sans cela, ils seraient obligés de passer par Col de Port et Saurat, ce qui serait d’un long détour. La Pourtanelle , sur l’autre versant de la Dosse leur offre le même avantage et nous procure, a nous habitants de Rabat, le plaisir de voir passer les braves Liardoures dans leur costume primitif.

Cap de l'Escalot

Si je me complais à ces détails, c’est qu’ils peuvent servir à des excursionnistes et qu’il est permis à un conte de s’allonger.

Pesse, dans sa cuvette, possède une fontaine ; la seule de la région. Elle est une des plus fraîches de la montagne; elle a, en outre, sa petite légende.

La voici : — Un jour, dans le recul des temps, un pâtre passait par là avec son troupeau. C’était le matin. Par delà Tarascon, sur le Saint-Barthélemy, le soleil rayonnait dans un ciel d’azur. Agenouillé, face à l’astre, appuyé a son bâton, le pâtre récitait sa prière : Nostra payré, qu’ets al cel, que bostré noum… sio scantificat , qué bostro boulentat sio feïto... dounammé moun pa dé cade jour…  Encé sio ! — L’adieu du Christ à ses Apôtres sur la montagne , son sublime discours résumé dans ce Pater, récité — divin contraste — là-haut sur la montagne, adapté à ses besoins par ce pâtre, esprit simple, âme de la nature, homme de foi.

Et, comme il remettait sa bonnette et se relevait, il aperçut, descendant du ciel, une colonne de fumée en forme de croix. Elle se posa dans le creux de la colline, y resta un instant, et, subitement, s’effaça et disparut.

Alors, il entendit un léger murmure. Et, quelle ne fut pas sa surprise, de voir jaillir, au point où la croix s’était dressée, une source ! Il y but à, pleines lèvres, étonné de sentir dans tout son être la douceur et la bonté d’une liqueur divine. Alors, dans le haut bout de son bâton, avec son couteau, il tailla une croix, la planta à la tête de la fontaine, et, à genoux devant elle, il récita de nouveau son Pater. Cela fait, il se signa. Puis, il s‘éloigna allègrement, en sifflant son chien et son troupeau. — Un sifflement qui s’étendit sur toute la montagne et qu’entendirent les Anges dans le Ciel.

Cap de la Dosse


Depuis lors, c’est l’habitude que les gens qui passent devant la fontaine s'y arrêtent, y déjeunent même et y plantent une croix. C’était du moins l’habitude du temps de ma jeunesse. On m’assure que maintenant elle est perdue !
Ainsi finissent les belles pratiques et les saintes traditions.

Reste la fontaine dans la jolie colline, son herbe courte tout autour, où pousse la réglisse sauvage que l’on mâche, et que l’on emporte comme souvenir. Et, enfin, puisque il est entendu que Satan se plaît à mettre l’ombre de ses cornes sur la croix, Pesse, dans la crédule et superstitieuse imagination de nos pères, était pour les sorcières un des rendez-vous, où, la nuit, elles montaient, chevauchaient, puis rôtissaient leur balai.

Nos pères croyaient donc aux sorcières. Et, ce qui est surprenant, c’est qu’il y avait, et qu’il y a peut-être, encore de nos jours, des personnes qui se croient sorcières ; qui croient, notamment, qu’il est en leur pouvoir de distribuer des maléfices, de jeter des « sorts ». Sur elles n’ont de prise ni l’école, ni le bons sens, ni la religion, ni la raison.

Col du Pla de Pesse

Je veux en donner ici un exemple qui me fut personnel. Et ceci n’est pas un conte, mais un fait de la plus sincère exactitude.

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Un jour de l’an 1871, je venais me refaire dans ma famille des tristesses de la guerre et des misères du siège de Paris.

C’était Avril, le plus riant des printemps, succédant au plus atroce des hivers. Un dimanche, tout égayé par la sonnerie des trois cloches de l’église et un clair soleil. On sortait des vêpres. Arrêtés, ma mère et moi devant notre porte, nous rendions les compliments aux gens qui passaient.

Nous nous disposions à rentrer, quand une femme vint à moi, et, avec un bon sourire, me tendit familièrement la main. Elle était jeune encore, très agréable à voir, avec son visage coloré où couraient quelques précoces rides, avec son serre-tête de taffetas noir couronnant gracieusement le front resté lisse et pur, avec son fichu à ramages verts et rouges, croisé soigneusement sur la poitrine, avec son cou encore plein et rond, un peu cuivré par le soleil, avec ses deux petits bandeaux de cheveux maïs, lissés a plat sur les tempes, avec ses yeux enfin, d’un bleu légèrement terni.

Une chose, me sembla-t-il, la déparait: la lourde jupe de sa robe. Bien disgracieuse vraiment cette jupe de je ne sais quelle grossière serge, avec de gros plis s’amoncelant sur les hanches, cachant le buste, l’étouffant.



Comme je l’examinais, hésitant à donner la main, tout en cherchant dans des souvenirs lointains sa personne et son visage déjà vus... où ? quand ? en quel lieu ?… elle me dit :
— Je vois que vous ne me reconnaissez pas. Pourtant, regardez-moi bien.
Je sentis son regard droit, ardent, aigu, qui s’enfonçait dans mes yeux, telle un vrille, tel un clou.
— Ah ! oui, m’écriai-je, c’est toi, Marie ?
Elle avait changé, adouci son regard, et, d’un ton attendri, elle dit :
— Je ne suis plus Marie, la Marie d’autrefois ! je me fais vieille ; maintenant, on m’appelle Mario.
— Pour moi, va, dis-je, tu es toujours Marie, la Marie de notre enfance; tu t’en souviens ?
— Oh oui, dit-elle vivement. Et à ces mots, il me sembla qu’une ombre de rougeur subite venait de passer sur son front.

C'est que, adolescent, l’été, quand les vacances me ramenaient au village, j’avais plaisir à la rencontrer dans les près, au milieu de ses moutons. Assise sur l’herbe ; le plus souvent adossée à un arbre, elle tricotait son bas. J’aimais à voir ses mains fines et hâlées jouer avec ses aiguilles, les laisser, les reprendre, la laine filer, leste, sur son doigt. Et je lui disais :
— Comme tu es adroite, Marie ?
Elle levait sur moi ses yeux plus bleus que la corolle de la pervenche, et, avec son joli sourire, elle répondait ;
— Tu crois ? Oh ! pas beaucoup !
Et nous continuions ainsi, avec des éclats de rire, comme des enfants !
Au fait, quel âge avions-nous ? Moi, dans les seize ans je crois; elle, quinze tout au plus, dégourdie, vivante, svelte, déliée dans son corsage rayé rouge et son jupon court. Gracieuse et jolie - oh, oui - quand, debout, prête à partir, elle brandissait sa houlette et appelait son chien.
Une statuette dans une idylle virgiléenne, croyez-moi.

Le Village de Rabat

De ces heures ravissantes un souvenir particulièrement doux me revient, un touchant tableau : Une agnelle, que, de ses mains agiles, elle avait aidée à donner son agneau ! Et je la revois, caressant le petit être, lui parlant, baisant sa toison blanche, sa petite bouche rose, le pressant contre sa poitrine palpitante de tendresse et d’émotion. Je la vois enfin, rentrant au village, présentant aux caresses des enfants son mignon nouveau-né... Oui, idylle vécue ! Doux souvenir !

Je lui avais tendu vivement la main. Mais, à ma grande surprise, elle avait retiré brusquement la sienne ; et, avec une sorte de frayeur dans les yeux, elle me dit :
— Non pas celle-la ; l’autre.
Et, comme, plus étonné encore, et hésitant, je lui demandais :
— Pourquoi ?
— Pour... rien, dit-elle, je vous en prie...
Alors, ma mère intervenant, me dit :
— Voyons mon ami, fais ce qu'elle te demande.
Je lui donnai aussitôt la main gauche qu’elle serra avec une pression très douce qui m’alla au cœur.
Elle salua ma mère, m’enveloppa d’un dernier regard, s’éloigna et disparut.

Mais pourquoi, demandai-je a ma mère, na-t-elle pas voulu de ma main droite ?
— Parce qu’elle est sorcière. On le dit du moins, et elle le croit; tu l’as vu ? Si, dans ce moment, elle avait touché ta main droite, elle était persuadée qu’elle t’aurait jeté un mauvais sort. Et, comme elle tient à nous et qu’elle t’aime, elle en aurait été désolée. Il vaut mieux que cela ce soit passé ainsi, va. Et maintenant, mon enfant, rentrons. Allons voir si Frosine pense à notre souper.


Mario est passée, tout à l’heure, devant ma porte. Deux enfants l’accompagnaient : un garçonnet et une jeune fille. Celle-ci, dans les quinze ans : les joues roses et fraîches, comme la première églantine des haies ; les yeux bleus, comme la première pervenche ; les cheveux d’un blond tendre, comme les fils du premier épi de maïs; svelte, élancée, jolie, comme la Marie de mon adolescence.

J ’ai dit :

— Comme elle te ressemble, Marie !
— C’est ma petite-fille.
— Veux-tu me permettre de l’embrasser ?
— Je veux bien, a dit la jeune fille en s’approchant naïvement et en me tendant, avec un clair sourire, ses lèvres roses.

C’est le premier baiser que j’ai donné à Marie.

Rabat, le 1 février 1913. 
Toussaint NIGOUL.


Cette légende à été écrite par Monsieur NIGOUL en 1913. Rabat est devenue Rabat les Trois Seigneurs en 1931 par décret pour éviter la confusion avec la poste entre le Rabat du Maroc et notre Rabat en Ariège.

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